Sous le feu, la cendre

Pour changer un peu… comme un conteL’enfant, dès l’aube, est installé sous l’ombú, il joue avec de la terre et des osselets. Dans le lointain, le chant du coq appelle le jour qui se lève, gris et brumeux. Des nuées de mouches bourdonnent sous l’arbre, l’air est empli de senteurs. Il fera chaud encore aujourd’hui.— Quelle heure est-il, dit l’homme aviné qui passe tout près de lui.— Maman vient de partir au champ, il est cinq heures, ça veut dire qu’elle reviendra quand le soleil sera tout là haut dans le ciel ou peut-être ce sera la lune.— Que vas-tu faire aujourd’hui ? Rajoute l’homme, essoufflé, sans le regarder, comme s’il se parlait à lui-même.L’enfant hausse les épaules, se lève et court face au vent, les bras en l’air, loin vers cette mégapole aussi active que New York, aussi élégante que Paris, où des centaines de jardins et de parcs fleurissent.Lui, est né dans une de ces misérables cabanes bâties au bord du Rio de la Plata, d’un père inconnu et d’une mère indienne des faubourgs de Sao Paulo, c’est un enfant caboclo au teint métissé… a priori, de type indien ou quisquéyen. Chaque jour, il quitte les bras de sa mère et les retrouve le soir, avec cette terreur au ventre : et si elle ne revient pas. Ça lui arrive parfois. Elle ne revient que deux, trois jours plus tard, parfois elle reste avec lui toute une semaine et elle repart sans un mot. Ce soir elle reviendra, pendue au bras d’un homme grand et fort, hier il était petit et trapu. Jamais le même.Chaque matin, il court à toute allure vers ces rues trop animées où une foule immense se presse sur les trottoirs. Parfois il monte dans une voiture aux côtés d’un ou d’une touriste qui lui offre toujours quelque chose, de la nourriture, des cigarettes et parfois un de ces bonbons bleus ou roses qui donnent le vertige. Ensuite, il file sur la route des chariots qui traversent la pampa, il part à la recherche des gauchos qui caracolent dans la campagne. En fin de journée, il retourne dans la cité portuaire de Buenos Aires, hume l’air frais des bassins d’eau, croise des amis et des hommes peu fréquentables puis il fuit à nouveau l’atmosphère étouffante de la mégapole et ses lumières qui animent son regard après sa course effrénée dans la campagne brûlante. Quand la lune éclaire la ville bruyante, il est temps de rentrer.Heureusement, il y a Grand-mère, elle est indienne yanomami, elle a vécu enfant au coeur de la jungle dans une maison en chaume. Elle possède un savoir ancestral que l’enfant respecte et vénère. Elle lui fait à manger, lui raconte des histoires et il s’endort chaque soir avec une légende différente, celle de l’oiseau qui guide les enfants, celle de l’aigle seul qui regarde le soleil en face, celle du loup noir aux yeux d’or et celle des deux loups intérieurs que chaque homme nourrit en soi. Celle qu’il préfère, parle du feu, de ce feu qui ne s’éteint jamais, ce feu qui brûle en chacun de nous et que nous ne devons pas laisser se consumer trop vite.— Où étais-tu ? dit Grand-mère.— Je suis allé à l’école.— Pourquoi mens-tu ? — Je t’aime Grand-mère, dit-il en guise de réponse.— Comment tu m’aimes ?— Je t’aime fort.— Hum… “Ya pihi irakema”, moi je t’aime, tu fais partie de moi, une partie de toi y vit et grandit, mais prends garde, quand on aime trop fort, on oublie, dit-elle.— “Ya pihi irakema”, je t’aime grand-mère.— Regarde, dit Grand-mère en jetant une allumette dans les branches du jacaranda qu’elle a débarrassé de ses grappes odorantes un peu plus tôt, le feu semble ne pas prendre, rien ne se passe. Elle jette aussitôt après une autre allumette en direction du tas de feuilles sèches d’eucalyptus. Cette fois, le feu crie vite et fort dans les feuilles. Dans le petit bois, les flammes s’étirent, glissent, se détendent et s’allongent lentement, le feu crépite en douceur.— Quel est le plus fort ?— Oh celui-ci, dit l’enfant en montrant le tas de feuilles dont les flammes montent vers le ciel avec fracas, exhalant une odeur forte de camphre.— Tu t’es trompé, dit Grand-mère.L’enfant fronce les sourcils, regarde encore et insiste :— Oui c’est celui-là, regarde les flammes sont très hautes.— Tu as raison les flammes sont très hautes, dit Grand-mère, mais attends un peu et tu vas voir.Au bout de quelques minutes, l’enfant rêveur secoue la tête et dit :— Mais, pourquoi il s’est éteint ?— Tu dirais toujours que c’est celui-là le plus fort ?L’enfant reste dubitatif, ne comprend pas. Le feu dans le jacaranda crépite doucement et s’installe, réchauffe les mains de Grand-mère, illuminant son visage radieux sous le ciel de bronze.— Non, c’est celui-là, dit l’enfant en pointant du doigt, le feu de branches.— Oui, tu vois, un feu qui vit longtemps c’est un qui démarre doucement, il dure longtemps. S’il brûle trop fort, ce n’est pas un bon feu, il mourra tout aussi vite. Pour aimer longtemps, il ne faut pas aimer fort. Garde ton cœur au chaud de ce feu qui prend son temps, tu en auras besoin toute ta vie, de cet amour-là.

Nouvel extrait de Souviens toi d’oublier, à paraître prochainement, pour illustrer cette dernière toile

Acrylique et encre, 35×45, Sous le feu, la cendre

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"J'ai mis tous mes efforts à former ma vie -voilà mon métier et mon ouvrage" Montaigne

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