Des pas sur la neige

Pris dans la farandole des flocons avides qui les enlaçaient, les plus fragiles des conifères ont lutté durant des heures. Toute la nuit, le ciel s’est déversé en houppes épaisses sur les hêtres de la forêt. Leurs branches alourdies ont fini par plier. Ils se sont rendus, décochant dans l’air des cris secs, des sanglots déchirants. Nues, déchirées sous leur linceul de fortune, leurs branches basses se détendent en soubresauts effrayants dans le silence. Tout est vaste, hors d’atteinte. Il n’y a plus de chemin. Pour rejoindre la petite chapelle, cachée au creux des fougères, sise dans la pierre comme un abri accueillant, il faut grimper le petit talus augmenté de quelques vingt centimètres de poudreuse. Sous le ponton, la mare s’est figée, les cascatelles ont gelé, se sont statufiées. Pas d’herbe autour, ni de mousse, sauf par touches légères, là où la terre rouge s’est laissée surprendre. Tranquille, l’aube surgit. Une clarté orange et grise écrase le tapis luminescent. Les tempêtes automnales, d’année en année, se faisaient plus cruelles. Le déluge avait commencé début septembre. Les températures chutaient, les pluies se transformaient en neige, le vent rajoutait ses bourrasques, puis le ciel se pacifiait et ça recommençait, la pluie redoublait d’intensité, le vent reprenait sa chanson glaçante jusqu’aux portes de l’hiver. Estelle vient de rentrer, le visage rincé par les larmes grises incessantes du ciel, les cheveux ruisselants, les mains glacées sous ses gants de laine. Elle est allée tout droit dans la cuisine se servir un thé brûlant. Elle a faim aussi, elle ouvre le frigo. Il est vide. Juste deux biscuits dans un placard et de la soupe lyophilisée. Pas de temps à perdre. Les minutes défilent dans le froissement magistral des aiguilles de la Tour de l’Horloge. Le voyageur pressé n’en gardera qu’une impression fugace et un souvenir étonné. La jeune femme qui attend sur le parvis de la gare écoute ce temps qui file dans la transe des secondes interminables que la « Big Ben » parisienne lui confie. Il ne viendra plus, il ne viendra plus, il ne… Derrière le voile des nuages, le temps se désagrège en brumes confuses dans les faibles lumières de l’automne. Depuis des jours, il pleut par intermittence, l’onde descend en pointillé hésitant, son rideau droit et fier délave un soleil paresseux qui finit certains jours par se faire oublier tout à fait. Elle aurait mieux fait de ne pas venir. L’air vif pince la peau fine de ses joues. Ses mains sont glacées sous ses gants. Elle inspire fort, tout son corps se tend et frémit puis glisse lentement sur la dernière marche. Des inconnus la frôlent ou l’interpellent, elle les ignore. Elle serre son sac contre son ventre, lève les yeux vers le beffroi. Le ciel engorgé assombrit son regard, menaçant de déverser sa sale humeur, hésitant encore entre colère et soulagement. Il avait promis. Elle se relève, soupire. C’est peut-être mieux ainsi. Cette fois c’est bien fini. Ça devait arriver, elle s’est éprise trop vite ; la faute au gris du ciel. Comment font les gens d’ici pour vivre toute l’année sous cette grisaille ?

extrait inedit donc… cherche nouvel éditeur

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"J'ai mis tous mes efforts à former ma vie -voilà mon métier et mon ouvrage" Montaigne

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