Montagnes

Le vieux Samuel resté seul après le départ des filles n’avait pas quitté son fauteuil. Âgé de presque quatre-vingt treize ans, il sait qu’il n’en a plus pour longtemps. Depuis peu, il a pris conscience de ses difficultés cognitives, peu à peu sa mémoire s’efface. Parfois, il est parfaitement lucide et à d’autres moments, son esprit s’embrume et s’égare dans des contrées lointaines. Alors l’anxiété monte et devient si envahissante qu’il lui arrive de fuir vers le littoral. Il s’installe dans les dunes faisant fi du temps et du vent, de l’heure et de ses habitudes. Il oublie de s’alimenter, s’endort à n’importe quelle heure de la journée, n’importe où. Ses nuits sont de plus en plus agitées. Le passé se confond avec le présent, l’horizon d’un futur disparaît. Les minutes sont des heures, les heures des jours mais il garde certains repères. Il fume sa pipe trois fois par jour en moyenne -le matin vers dix heures, l’après midi et une dernière avant d’aller au lit  Il s’oblige à lire le journal qu’il trouve dans sa boîte aux lettres tous les matins -laquelle ne contient plus que quelques factures et de tout aussi indésirables publicités. Autant de marques temporelles nécessaires à la survie de sa santé mentale. Pour la première fois depuis longtemps, ses yeux se sont embués, il a revu sa fille. Mais pourquoi a-t-il fallu qu’ils évoquent les suicides des falaises. Vieillir c’est savoir aussi combien de choses emportent le vent, dit le poète1. Il ne le sait que trop bien Samuel, lui qui a vécu tant de choses difficiles et vu disparaître d’êtres aimés au fil des ans. Sa petite enfance c’étaient les vallées et la lagune, les montagnes des Tatras, à la frontière de la Slovaquie, les grands lacs limpides et les vastes forêts, cadre naturel presque idyllique d’une adolescence bien moins paisible avec ses premières prises de conscience, toutefois en marge des violences entre minorités desquelles ses parents les avaient préservés, ses frères et lui. Au cœur d’un hameau protégé et sauvage, sa mère avait été institutrice et son père ouvrier agricole.

Il dépose sa pipe froide sur le rebord du cendrier posé sur la table basse à portée de main. Les doigts dans sa tignasse broussailleuse, il baisse la tête et s’enroule en lui même.

—C’est loin, si loin tout ça. Le ghetto, les privations, les prudences, les couvre-feu, les rafles, les dénonciations, les tortures, les cachettes, ah les cachettes, il en a connues beaucoup, chaudes et rassurantes au cœur de la nature profonde, son seul royaume. Courir dans les hautes herbes, pêcher dans la rivière, caracoler à cru sur le vieux cheval du père Tomascz, faire des blagues au palefrenier avec ses frères et Tristan son meilleur ami. Ils avaient huit ans.

1Pierre Reverdy

(extrait de mon roman en cours d’écriture)

Encres et gouache blanche – 32×24 – Montagnes

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"J'ai mis tous mes efforts à former ma vie -voilà mon métier et mon ouvrage" Montaigne

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