extrait d’un roman en cours 

Elle allait quitter le boulevard de Tver pour prendre une petite rue, quand elle se retourna. Vous connaissez le boulevard de Tver, n’est-ce pas ? Des milliers de gens y circulaient, mais je vous jure que c’est sur moi, sur moi seul, que son regard se posa – un regard anxieux, plus qu’anxieux même – comme noyé de douleur. Et je fus moins frappé par sa beauté que par l’étrange, l’inconcevable solitude qui se lisait dans ses yeux ! L’idée que je devais absolument lui parler me tourmentait, car j’avais l’angoissante impression que je serais incapable de proférer une parole, et qu’elle allait disparaître, et que je ne la verrais plus jamais. Le Maitre et Marguerite-Mikhaïl Boulgakov

extrait d’un roman en cours :

Elle avait mené son enquête et s’était épuisée dans des zones dangereuses que son esprit de plus en plus morcelé avait arpenté cherchant toujours plus loin une lumière. Elle avait fui les lieux de leur disparition puis était revenue puis repartie, puis revenue.

Peu à peu elle perdit tout désir et tout sens à sa quête, plus d’étincelle dans son regard bleu-gris, ses dernières larmes avaient séché sur son visage avalé par la souffrance ;son front, ses lèvres, son air rêveur s’étaient métamorphosés, durcis, comme figés. Une étrange lueur dans ses yeux parfois se rallumait. Des brisures de son âme ne subsistaient plus que des éclats sombres. Le reflet dans son miroir lui renvoyait trop souvent celui de ses amours envolés, elle avait fini par les briser. Peu à peu, il ne restait plus d’elle que cette solitude de pierre qui s’était accrochée à son âme comme du lichen. La placidité de son être était une façade d’ardoise sur laquelle s’étaient inscrits tous ses souvenirs qui, à tout moment, pouvaient voler en éclat, et peu à peu disparaître. La joie, l’espoir ne la traversaient plus, elle était bloc de granit chargé de tristesse et de colère. Tout ce qu’elle avait tenu pour vrai n’était plus.

A chaque épreuve traversée, la vie nous demande de renaître. Il faut plonger et remonter, ne pas se laisser avaler par l’immensité. Elle n’avait pas choisi. Avancer vers le seul ailleurs lumineux, ce point fixe à l’horizon que le ciel ouvrait dans la baie, au-delà des falaises était devenu son obsession.

Leïla avait rencontré l’Ange, elle avait écouté la musique de ses mots lui rappeler les songes qu’elle ne portait plus en elle, disparus depuis longtemps. Quel âge avait-elle ? Trente-cinq ans peut-être. La question n’avait pas d’importance, le temps, l’espace s’étaient effacé, elle n’avait plus d’âge, plus de mémoire, plus de passé, ni de futur, seul un présent qui s’effilochait et où elle n’existait plus. Elle avait suivi le vent qui lui disait d’avancer, elle le répétait à l’Ange, inlassablement. Le vent l’avait conduite jusqu’aux falaises, c’est là qu’ils étaient, c’est là qu’elle voulait aller, les retrouver. Et l’Ange alors avait touché son visage, posé son front contre le sien sans quitter son regard. Il ne pouvait rien pour elle si elle pensait avoir trouvé son but. Mais peut-être s’était-elle trompée de direction, peut-être que cet horizon n’était qu’une fuite. Il lui avait répété qu’en elle se trouvait la clé, dans l’acceptation de toute cette douleur. Pour y accéder, il fallait accomplir une descente non un glissement. Que ce glissement-là lui serait fatal, elle ne se relèverait pas. Mais Leïla ne voulait rien entendre, Leïla ne voulait pas se relever. L’Ange répéta encore une fois. La falaise était un leurre, le glissement en elle lui permettrait d’atteindre plus sûrement au cœur de ses enfants, car c’était là qu’ils étaient et non dans la mer ou dans ce lointain qu’elle imaginait. Leïla cherchait la lumière. Elle fuyait ses ombres, et en les fuyant, les rattrapait sans cesse. Elle n’écouta pas l’Ange qui s’écarta et la laissa passer. Elle avança dans les voiles de sa robe légère, ses cheveux blonds volant dans l’air du soir. Elle s’arrêta au bord, ses orteils nus dans l’herbe s’accrochaient dans une dernière tentative pour la retenir, durcis sous le froid qui enserrait son corps. Aucun abandon encore, juste une volonté farouche de liberté, se libérer de la douleur. Alors l’Ange enserra sa taille et l’accompagna ; elle put enfin fermer les yeux. L’air humide des embruns trempaient ses tempes, ses cheveux collaient à son visage. La chute ne fut qu’une envolée de plumes légères, il la déposa sur la roche. Leïla sentit son corps déjà morcelé de l’intérieur se fracturer en mille éclats, son cœur s’ouvrir au grand tout et son esprit s’échapper, emporté entre les mains de l’Ange vers un ciel ambré d’une lumière intense. Elle jeta un dernier regard en arrière, vit son corps sur les rochers que des milliers de couleurs environnaient.

Encre et gouache blanche-format 50×70

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"J'ai mis tous mes efforts à former ma vie -voilà mon métier et mon ouvrage" Montaigne

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