REGARDS

« Lorsque deux êtres commencent à s’aimer ils se contentent d’abord de s’exprimer par le regard : ils boivent alors l’eau des sommets, leur amour est cristallin et pur… Il n’y a pas de meilleurs échanges que ceux que l’on peut faire par le regard.

C’est rare, mais il arrive parfois que l’on rencontre un regard qui n’a plus rien de terrestre, un regard chargé de mille choses tellement subtiles que même le plus grand poète ne pourrait pas traduire ce qu’il contient. Bien sûr, pour celui qui préfère des satisfactions concrètes, palpables, épaisses, un regard n’est rien, on ne peut pas le toucher ni le tenir dans ses mains. Mais il y a des êtres à qui un regard suffit. On peut vivre seulement de l’amour que contient un regard. »

Omraam Mikhaël Aïvanhov

Le vieux Samuel resté seul après le départ des filles n’avait pas quitté son fauteuil. Âgé de presque quatre-vingt treize ans, il sait qu’il n’en a plus pour longtemps. Depuis peu, il a pris conscience de ses difficultés cognitives, il ne sait pas que bientôt sa mémoire s’effacera. Parfois, il est parfaitement lucide et à d’autres moments, son esprit s’embrume et s’égare dans des contrées lointaines qu’il pensait avoir oubliées à jamais. L’angoisse est si grande alors, qu’il lui arrive de fuir vers le littoral, de s’installer dans les dunes faisant fi du temps et du vent, de l’heure et de ses habitudes. Il oublie de s’alimenter, s’endort à n’importe quelle heure de la journée, n’importe où, ses nuits sont de plus en plus agitées. Le passé se confond avec le présent, l’horizon d’un futur a disparu. Les minutes sont des heures, les heures des jours mais il garde certains repères : fumer sa pipe trois fois par jour en moyenne -le matin vers dix heures, l’après midi et une dernière avant d’aller au lit, autant de marques temporelles nécessaires à la survie de sa santé mentale- et essayer de lire le journal qu’il trouve dans sa boîte aux lettres tous les matins, laquelle ne contient plus que quelques factures et de tout aussi indésirables publicités. Pour la première fois depuis longtemps, ses yeux se sont embués quand il a revu sa fille et davantage quand il a évoqué les suicides des falaises. Vieillir c’est savoir aussi combien de choses emportent le vent, dit le poète1. Il ne le sait que trop bien Samuel, lui qui a vécu tant de choses difficiles et vu disparaître d’êtres aimés au fil des ans. Sa petite enfance c’étaient les vallées et la lagune, les montagnes des Tatras, à la frontière de la Slovaquie, ses grands lacs limpides et ses vastes forêts, un cadre naturel presque idyllique, puis l’adolescence moins paisible avec ses premières prises de conscience, en marge des violences entre minorités desquelles ses parents étaient soucieux de les préserver ses frères et lui. Au cœur d’un hameau protégé et sauvage, sa mère avait été institutrice et son père ouvrier agricole.

Il dépose sa pipe encore fumante sur le rebord du cendrier posé sur la table basse à portée de main. Les doigts dans sa tignasse broussailleuse, il baisse la tête et s’enroule en lui même.

—C’est loin, si loin tout ça. La guerre, les privations, les prudences, les couvre-feu, les rafles, les dénonciations, les tortures, les cachettes, ah les cachettes, il en a connues beaucoup, chaudes et rassurantes au cœur de la nature profonde, son seul royaume. Courir dans les hautes herbes, pêcher dans la rivière, caracoler à cru sur le vieux cheval du père Tomascz, faire des blagues au palefrenier avec ses frères et Tristan son meilleur ami. Ils avaient huit ans alors.

Puis le début et la fin de tout, l’invasion de la Pologne. Samuel vécut et grandit dans un sentiment d’insécurité qu’il n’avait encore jamais connu jusque là. Quatorze ans en 1941, ils sont sommés d’intégrer le ghetto de Varsovie.

—Le travail douze heures par jour, dans les ghettos, pour nous tous…

Puis, il reprend ses études en intégrant un cours clandestin le soir, jusqu’à l’été 1942. Durant la « Grande Action » (la grande déportation), il sera séparé de ses frères, arrêté et envoyé à Treblinka d’où il parviendra à s’échapper et retournera dans les ateliers du ghetto pour retrouver sa famille.

Un soir, ses parents partis pour leur travail de nuit ne revinrent jamais plus. D’un coup, Samuel n’eut définitivement plus douze ans, il devint un homme qui pouvait tenir un fusil, se cacher avec les insurgés.

Alors que le projet des allemands est de liquider définitivement les juifs du ghetto, en ce jour d’avril 1943 de l’insurrection, il échappe à la rafle, se cache dans un souterrain où il restera quelques temps avant de s’enfuir à nouveau.

—Trop d’horreur, trop de gens qui mouraient du typhus, rien à boire, rien à manger, on était piégés comme des rats. J’ai réussi à m’échapper en escaladant le mur au milieu de la nuit, j’ai couru dans les bois de Karczewo puis je me suis caché dans une grange vide, j’ai reconnu un ami de mon père, la providence même. Le vieil homme reste perdu dans ses pensées, s’essuie les yeux avec son mouchoir et commence un dialogue à voix basse.

—Que cherches-tu Samuel ?

—C’est fini tout ça, tu as oublié, c’est loin

—Je n’ai pas oublié, j’ai tout fait pour, mais c’est toujours là… le souvenir

—Le souvenir…

—Comme un caillou coupant, avec des angles et des pointes, des arrêtes, un souvenir, effilé et tranchant, il glisse le long de mon cerveau, le lacère sans répit

—Le passé n’est pas passé… Mara, où es-tu

—…

—Je suis ici et là-bas, quelque part sur des terres ombragées, sacrifiées

—Il n’y a rien

—Il y a tout, notre amour s’y trouve

—Mara, tu te souviens, dis, les chevaux de bois et la fête foraine

—Qui es-tu Samuel ? Et toi Mara ?

—Je suis, ça me suffit

—Je suis Français

—Non tu es Polonais

—Mara…

—Je suis née en Pologne aussi, ja, ja, je le sais

—Mais aryenne, à quatre ans.

—Nous n’avons jamais rien dit à personne, pas même à Esther

—Il n’y a rien à expliquer

—Nous avons été heureux, c’est tout, ce qui reste c’est ça, mon amour

—Tu te souviens quel mot en polonais tu as réappris en premier, Mara 

Kocham ҫié... « je t’aime », et le mot « éternité » aussi, wieczność

Ces mots-là on les oublie jamais

—Où sont mes vrais parents ? je ne sais plus le visage de ma mère

Et toi, de quoi te souviens-tu ? Une enfant blonde aux yeux trop bleu, d’un bleu transparent, quitte sa Pologne, grandit en Allemagne où on lui fait oublier sa langue, en apprend une autre, doit porter un autre nom et pendant de longues années encore après la guerre. Ta famille adoptive était aimante, en désir d’enfant ne s’est jamais posée de questions. Enfant docile un peu triste, très sérieuse, trop pour ton âge, et studieuse, au lycée, comme beaucoup de jeunes gens de ta génération, tu poseras des questions. Quelle ironie bon sang, quelle connerie !

—Et c’est tout

—Oui…

—Mon dieu non, il y a aussi Daniel, et puis Sacha…

Le vieil homme marmonne, s’exclame, pleure, repasse des bribes de souvenirs, on en finit jamais avec le passé, il dit, il est seul, la nuit est tombée au-dessus de la mer formant une coupole sombre qui vient comme recouvrir la maisonnée, il a froid, il attend, n’a plus la force de se lever, pourquoi est-elle venue, marmonne-t-il encore, pourquoi sont-elles venues, ces filles, Solène et Esther et puis l’étrangère… et puis Mara dans son souvenir, comme il l’a connue à tout juste trente ans, Mara… Samuel essuie ses larmes, se lève et se dirige vers son lit, il s’étend lentement, croise ses bras sur sa poitrine, remonte ses jambes en position fœtale. Rien pour le réchauffer, rien pour le réconforter, pas même la boisson qu’il prend tous les soirs à la même heure, pas même son tabac qu’il a laissé refroidir dans le cendrier. Le réconfort ne vient pas de l’extérieur, c’est quelque chose qu’on se donne à soi, la force qu’il faut pour le trouver encore. Samuel l’a-t-il recherché ? Rien ne réchauffera ce qui a gelé en dedans, il est trop tard, pense-t-il en fermant les yeux, aurais-je le temps de lui dire ?

(extrait d’un roman en cours)

1 Pierre Reverdy

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"J'ai mis tous mes efforts à former ma vie -voilà mon métier et mon ouvrage" Montaigne

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