RILKE ou l’impossible choix entre l’art ou la vie

« Si l’artiste en général et Rilke en particulier se doit de préférer le bras « création » du fleuve à son bras « vie » c’est parce que les autres hommes sont essentiellement source d’agressions alors que le travail sur l’oeuvre permet, croit-il, de s’élever dans la sphère du divin. C ‘est pourquoi l’exigence de la solitude ne doit pas être entendue seulement dans le sens banal du silence et de la tranquillité nécessaires à chaque créateur mais dans un sens plus profond, celui du renoncement aux joies et aux soucis des hommes »

… « Pourquoi est-il légitime de préférer une vie consacrée à l’art à une vie humaine ordinaire ? « . Rilke part à nouveau de Baudelaire.

Pour Rilke la condition de la création artistique est l’amour de la vie dans son intégralité, du beau comme du laid, du vil comme du bon.

Mais pour Rilke la solitude permet la concentration, qualité première de l’oeuvre d’art et aide à éviter la dispersion, l’agitation, le bavardage. Pour travailler, Rilke a besoin de « rompre tous contacts avec autrui qui usent mes forces et mon attention ». Les créateurs ne se distinguent des autres mortels que parce qu’ils sont « les plus solitaires des solitaires ».

Pour Rilke l’amour et la solitude ne sont pas incompatibles (il a consacré beaucoup de temps à l’amour) mais il s’agit alors de dépasser la conception courante de l’amour. Car l’attachement à un objet d’amour est privation de liberté, imposition des limites, et la vie à deux, rabaissement. »

« N’oubliez jamais que je suis à la solitude, que je ne dois avoir besoin de personne, que même toute ma force nait de ce détachement »  (lettre de Rilke à Mimi Romanelli)

Pourtant la solitude ne lui est pas bénéfique. Indispensable à la création elle ne suffit pas à la provoquer. Rilke sera condamné à alterner attentes de l’inspiration et espoirs de communion.

Tel Don Juan Rilke éprouve le besoin d’être aimé par une femme mais dès qu’il est assuré de son affection, il la fuit. Rilke a besoin d’une attention féminine mais tout autant, de la possibilité de lui échapper. Rencontrer une femme, la séduire, l’aimer, lui est facile, rester avec elle, impossible. Ses relations amoureuses sont frappées de malédiction. Il en éprouve la nécessité mais dès qu’elles sont engagées il n’a qu’une hâte : partir au loin.

Quand il s’est marié, il voulait que cette union ne soit pas incompatible avec la solitude nécessaire au processus de création. A peine marié,il écrit à un ami : « l’un doit être le gardien de la solitude de l’autre. Clara est sculpteur mais… ils finiront par s’éloigner et vivre chacun dans leur appartement respectif.

« L’expérience artistique figure en effet si incroyablement près de l’expérience sexuelle de sa souffrance et de son plaisir, écrit-il à F.X Kappus, que les deux phénomènes ne sont à proprement parler que des formes différentes d’un seul et même désir, d’une seule et même félicité. »

Et il culpabilise de ce qu’il n’est pas assez présent à sa femme et à sa fille même quand on ne lui fait pas reproches ; la culpabilité le rend agressif envers elles car cette pensée l’empêche de travailler. Il voudrait se réfugier dans la création, échapper aux soucis quotidiens qu’engendrent ses obligations de père et mari.

« J’aimerais me retirer d’une manière ou d’une autre plus profondément en moi dans ce cloître en moi où pendent les grandes cloches »…

J’aimerais oublier tout le monde, ma femme, mon enfant.

Non seulement cette relation à une femme ne l’a pas renforcé mais elle l’empêche d’avoir le sentiment de sa propre existence d’atteindre l’objectif auquel il aspire : « être quelqu’un de réel, parmi les choses réelles »

Rilke ne trouve pas la joie dans les relations humaines mais pas davantage dans le travail, qui du reste, lui apparaît plus comme un destin funeste que comme un programme volontairement choisi. Contrairement à ce que lui promettait Rodin il ne lui suffit pas de travailler pour être heureux.

Benvenuta, une œuvre du cœur.

Le don et en même temps la vocation du poète c’est l’Einsehen, comprendre le monde, le « voir au dedans » jusque dans ses manifestations les plus humbles.

Réussir une telle immersion dans le monde et en garder une trace verbale c’est pour Rilke ce qu’il appelle « ma terrestre béatitude ».

Il se souvient encore de l’image de St Julien se couchant auprès des lépreux : être poète c’est être capable de se donner tout entier au monde et donc de convertir la laideur et la détresse en beauté, une beauté sans contraire ».

Or, si l’on aime déjà quelqu’un, se disait-il on ne peut se donner entièrement au monde que l’on perçoit.

Celui qui aime un individu ne peut plus se confondre avec le monde, pratiquer cette connaissance qui préside à la naissance de la véritable poésie car il ne se possède plus lui même tout entier ; or cette pratique exige le don intégral.

« Le chemin de l’intériorité à la grandeur passe par le sacrifice ». Rudolf Kassner.

Nombreux sont ceux qui possèdent l’intériorité (dont Rilke). Mais pour atteindre à la véritable grandeur poétique un sacrifice est demandé, celui de la vie.

Rilke a donc choisi, dira-t-il à Benvenuta, l’art (le travail) au détriment de la vie (l’amour). Ce n’était pas pour autant un engagement dans la voie de la sainteté, et de l’ascèse même si celle-ci l’avait tenté.

Contradiction tragique : il doit sacrifier la vie à l’art et c’est pourtant avec de la vie qu’il fait son art. Il ne doit donc ni se donner à la vie ni s’en détourner.

Pourtant avec Benvenuta il voudra l’inverse. Rilke l’aime certes mais cet amour le prive de son être véritable car il ne peut plus travailler. Si les deux vivaient ensemble, l’art en pâtirait. A la place des œuvres sublimes, il n’y aurait qu’un amour humain.

La femme idéale dont Rilke a besoin : une personne qui sait donner sans rien demander en retour. Mais c’est alors Benvenuta qui, incapable d’imaginer Rilke en homme ordinaire, mettra un terme : « J’ai une peur indicible de voir s’humaniser le sentiment profond et exclusif que j’ai pour lui, de le voir baigner dans le quotidien et le terrestre. »

Au moment même où Rilke décide de s’humaniser, qu’il ne se reniera pas s’il aime une femme et s’installe dans le quotidien, celle-ci inversant le geste d’Heloïse et Abelard, embrasse l’image de lui dont il veut se débarrasser et la lui renvoie comme son destin inéluctable : elle ne lui permettra pas de descendre de son piédestal parmi les simples mortels.

Benvenuta est la perfection, mais on ne peut dans cette vie, vivre avec une perfection, l’épouser à l’église, l’aimer au jour le jour.

Rilke transforme cette femme en absolu, il la sacralise, lui attribue la même place qu’à son art, celle d’un Dieu inaccessible du coup, art et amour sont incompatibles.

Le destin de Rilke n’est donc pas la solitude mais plutôt la tentative – malheureuse- de la fuir, le besoin contradictoire et par là, tragique, de rechercher, et en même temps de craindre l’amour ?

Le dernier grand amour de Rilke (comment aurait-il pu en être autrement?) pour Elisabeth Klossowiko dite Baladine ou Merline l’occupera tout l’hiver 1920, un hiver qui sera stérile car au lieu d’écrire Rilke s’est livré à sa passion pour une femme.

Dans Le Testament, il cherchera à comprendre la nature des conflits dans lequel il est pris, à défendre le choix qui est le sien, et à formuler son idéal d’avoir mis au service de la création. Qu’est-ce que la peine ? Qu’est que l’art ? C’est une ouverture à la totalité du réel c’est la capacité de découvrir la beauté de l’existence dans chacune de ses parcelles.

L’artiste est celui qui adresse un « oui » libre au monde qui vit « la passion de la totalité « mais pour y parvenir l’artiste a besoin de tout son amour.

Le choix se situe entre le monde illimité incluant tous les êtres humains et l’amour pour une personne particulière, en fin de compte égoïste et petit.

Dans cette personne unique que le hasard a placé sur notre chemin l’on fait un obstacle entre soi et le monde.

« Ainsi l’ouverture de l’amour apparaît-elle comme une forme secondaire stérile, dégénérée en quelque sorte, de l’expérience créatrice, comme son rabaissement. »

Quand Merline tombe malade, Rainer souffre pour elle, et par elle, pense à elle, au lieu d’écrire des vers. Elle s’est emparée de lui et a détourné le cours de sa vie. Loin d’opter sereinement pour la poursuite de son œuvre Rilke se voit déchiré entre deux pôles d’attraction d’intensité comparable.

« Nous ne sommes pas faits pour avoir deux vies. »

Ce sont la deux exigences contradictoires. Véritable impasse dans laquelle Rilke s’est enfermé lui même : pour être poète, de la manière dont il le souhaite, la vie lui est à la fois indispensable et impossible. Pourtant chacune de ces exigences correspond à une vérité de son être, le conflit est insoluble.

Rilke veut trouver une femme qu’il aimerait comme on aime Dieu et ne la trouve pas. Que faire ? Sortie par le haut impossible ou par l’autre extrémité comme le faisait Rodin, qu’il rencontre une femme qui accepterait de « vivre pour lui sans penser à sa propre petite vie à elle, stupide probablement et sans importance aucune ».

Le mal d’aimer

Le mal de vivre de Rilke peut lui être propre. Pourquoi, se demande Rilke avec insistance, ma vie est-elle une telle torture, pourquoi ne puis-je échapper à l’angoisse, ni à la dépression, ni même à de constantes souffrances physiques ? Au début il ne peut s’empêcher de chercher des raisons extérieures : j’ai trop travaillé, ou été trop dérangé, ou sa mère risquait de lui rendre visite ou le climat ne lui convenait pas. Paris, la grande ville, l’agresse. Les sensations qu’il reçoit ne se laissent pas dominer, elles le transpercent et le brûlent.

Lorsque Rilke cherche une cause plus générale à son incapacité de vivre heureux il se tourne vers l’histoire de son enfance, en particulier sa relation à sa mère.

Alors qu’il souffre terriblement, Lou Andréas Salomé alors psychanalyste et qui a été sa maitresse, partage le même point de vue que Benvenuta : Rilke doit chercher la beauté non le bonheur, mieux vaut qu’il soit homme malheureux et poète génial, qu’heureux et médiocre.

La névrose selon elle est signe probable de valeur artistique, signe que « quelqu’un a voulu aller jusqu’au bout de soi même ».

Rodin, s’étonne Rilke, continue de vivre comme les autres hommes. La vie nourrit l’oeuvre mais l’oeuvre n’aide pas à élever la vie, c’est une relation à sens unique, telle est l’amère leçon que tire Rilke de l’exemple de Rodin.

Rilke considère son destin de poète non plus comme un accomplissement de la vie mais comme son sacrifice. Par là, l’activité créatrice s’apparente encore plus étroitement à la vocation religieuse. Non seulement les deux sont des voies vers l’absolu mais elles exigent aussi la même abnégation. Pour atteindre le divin, l’artiste doit renoncer à l’humain et accepter sa croix.

L’absolu auquel aspire Rilke ne doit pas être recherché dans un ailleurs parmi nous. La transcendance habite notre terre mais n’est accessible qu’aux plus exigeants.

(quelques notes après lecture de Les aventuriers de l’absolu de Tsvetan Todorov)

quant au dessin, il s’agissait ici d’initier une nouvelle technique, peinture à la cuillère et au couteau. Pourquoi pas des fleurs charnues à la pulpe odorante comme des petits piments. 🙂

Acrylique couteau et cuillère

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"J'ai mis tous mes efforts à former ma vie -voilà mon métier et mon ouvrage" Montaigne

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