soleil a coudre, jean d’amerique, ed.actes sud, 2021

Il y a un feu qui brûle sous la plume de Jean D’Amérique. En 2017, à seulement vingt-trois ans, Jean d’Amérique a reçu le Prix de la Vocation, pour son recueil publié chez Cheyne Editeur « Nul chemin dans la peau que saignante étreinte, (voir mon article en cliquant sur le lien) qui récompense chaque année un jeune poète de moins de 30 ans. Malgré l’obscurité du monde qu’il investit dans ses écrits, une force de vie, une passion s’exalte dans chaque mot, chaque phrase. La magie de la langue haïtienne pourtant francophone est de réinventer cette langue française des colons sur une terre où la douleur pousse comme du chiendent. Ce qui fait tout le talent d’un écrivain c’est cette capacité à magnifier la langue afin de transcender la laideur du monde.

Dans tous les romans et davantage encore dans ceux d’Haïti, il faut bien que cette couleur et cette force de l’amour surpassent toutes ces ombres et tout ce sang déversé dans les caniveaux des villes et des campagnes où s’érigent en modèle la domination, qu’elle soit masculine globalement, ou fondée sur l’appât du gain, par l’avilissement ou la misère en majesté -certainement responsable première de tous les drames qui en découlent. Dans ce premier court roman d’une grande intensité, à l’écriture resserrée et précise, les images affluent à notre cerveau comme le clignotement de feux de détresse – à chaque violence- ou l’étincelle des joies furtives, incandescentes portées par l’amour pur que voue la protagoniste de ce récit terrible à sa camarade de lycée. « Par tes prismes, j’ai connu les courbes du grand rêve et le chemin de la magie humaine ; Par-delà nos ratures, j’ai vécu le geste de la seule vérité digne de ce nom : marcher dans l’autre ».

Les personnages sont intenses, brutaux et tendres, monstrueux et dévastés, adultes dépravés issus d’une enfance entravée et pervertie, trop tôt responsables et mis face à des drames ou des horreurs, réduits à leurs pulsions les plus viles. Mais comment ne pas devenir à son tour criminelle quand « l’enseignant a poussé son membre dans ma bouche de douze ans d’âge » ;  et quand, dès la naissance, le modèle d’une mère prostituée experte, comme celui d’un père qui n’est pas son père, tueur et truand patenté, justifient leurs choix au nom d’une hypothétique vie meilleure qu’ils n’atteindront peut-être jamais ?

Tête fêlée, tel est son nom, a peut-être bien plus de lucidité que son nom ne le laisse penser ou bien c’est que c’est par cette faille dans son cerveau que la lumière la plus approchée du soleil pénètre et s’installe en même temps qu’une intelligence et une extrême sensibilité. De l’hypersensibilité à la violence parfois, qui peut dire où se tient la nuance quand le désespoir vous habite et que ne ferait-on pas au nom de sa survie ? Tête fêlée aime Silence, la fille de son violeur. Son chant d’amour pour la jeune fille, qui porte bien son nom, traverse le roman jusqu’à la fin édifiante du récit, comme un espoir perdu, un de plus.

« Je vois une ville s’éteindre dans ton envol, ma langue de bohème et les pas de mon errance s’effriter dans l’ombre de ta peau. Et je perds tout désir d’arpenter. Et je m’abîme à chercher les méandres de ton azur. » Elle écrira inlassablement des lettres inachevées qui peinent à trouver les mots, qui ont « Du mal à fabriquer quelque morceau de lumière. Ca boîte, ça trébuche et se casse. Des heures s’écoulent où je remue le ciel du verbe. »

L’Ange de Métal tient Cité de Dieu dans sa main, « sa réputation est due au fait qu’il ne rate jamais une cible », il a remplacé celui qui, d’après « la légende de la bouche qui donne et de l’oreille qui reçoit » a préféré disparaître que d’assumer sa paternité, en l’occurrence celle due à Tête fêlée.

Quand Fleur d’Orange, la mère, sera assassinée à son tour, Tête fêlée se résignera à faire le deuil « entre la course du temps et le silence des murs. Tu seras seule dans la grande nuit. Ça résonne ». Elle aussi n’aura plus de choix que de partir, et pourquoi pas rejoindre Silence. «  Les vagues me convoquent, elle est à moi, la mer, j’ai une rose à cueillir à l’autre bout, je ferme les yeux pour les ouvrir là-bas, un rêve m’attend au-delà des flots »… Sauf que le voyage ne sera pas idyllique dans une de ces frêles embarcations « carcasses en détresse comme ce vieux cercueil-ma douleur »...

Le récit édifiant de son environnement familial et social, de sa trajectoire même, n’émet aucun doute sur l’issue de sa destinée, et sa « quête de symphonie vitale » sera vaine mais jusqu’au bout on espère. « Tu seras », « Tu seras seule », « Tu seras seule dans la grande nuit », le leit-motiv qui traverse le texte, lancinant, obsédant malgré l’espoir de rejoindre Silence à New-York où elle est partie retrouver sa mère à la mort de son père.

Dans cette fable poétique traversée par la violence, la cruauté des gangs ultra-violents et les désirs inassouvis de l’adolescence, le destin fracassé de Tête fêlée est une «allégorie des mille et une peines du ghetto »,. « Prison. Ici mon quartier. Ici, l’étrange Cité de Dieu, où se chauffent mes rêves… »

« La fille sans merveille que je suis porte une part de vie dont elle ne voudrait pas vraiment. Je tremble sous un fardeau d’oeil mouillé pour l’absence d’une bien-aimée que mon corps a connue le temps d’un jour. Même si parfois mon visage défie la tristesse, à la vérité je suis une âme qui se débat dans les ténèbres, une fille voguant seule, avec des collines dans la tête et nulle échelle pour le gravir, comme un goût de chute pour moi qui mettrai du temps à redorer mes loques, recoudre mes brisures. »

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Né en 1994 à Côte-de-Fer (Haïti), Jean D’Amérique a créé en 2019, avec le collectif Loque urbaine, le festival international Transe poétique de Port-au-Prince dont il est le directeur artistique. Poète et dramaturge, il porte haut les couleurs de la nouvelle génération d’écrivains haïtiens. Il vit entre Paris, Bruxelles et Port-au-Prince.

Auteur de deux pièces de théâtre qui ont fait l’objet de lectures publiques – Avilir les ténèbres (2018, finaliste du prix RFI Théâtre) et Cathédrale des cochons (éd. Théâtrales, 2020, prix Jean-Jacques Lerrant des Journées de Lyon, finaliste du prix RFI Théâtre), il a également publié trois recueils de poésie remarqués : Petite fleur du ghetto (Atelier Jeudi soir, 2015 ; mention spéciale du prix René Philoctète, finaliste du prix Révélation poésie de la SGDL), Nul chemin dans la peau que saignante étreinte (Cheyne éditeur, 2017 ; lauréat du prix de la Vocation de la fondation Marcel Bleustein-Blanchet, finaliste du prix Fetkann de poésie) et Atelier du silence (Cheyne éditeur, 2020).

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"J'ai mis tous mes efforts à former ma vie -voilà mon métier et mon ouvrage" Montaigne

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