à contre-courant du fleuve Lethe

Le silence est aussi un moyen de communiquer, dit-il.

Samuel Lambert avait observé la scène, étourdi par le vent et l’hallucination qui se révélait sous ses yeux. Son esprit de vieil homme fatigué avait perdu en un instant tout sens de la réalité. En un instant, tout son bonheur perdu lui avait sauté à la gorge ; son épouse brune et fine, sa robe dans le vent, ces mains de caresse et de douceur, et puis la nuit où on l’avait retrouvée, dans la baie. Il se trouva décontenancé, près à s’élancer ; mais incapable de retrouver cet élan qui dans sa jeunesse le transportait jusqu’à elle, avant qu’elle ne disparaisse de sa vie, il retomba sur ses fesses et regarda les deux jeunes gens restés silencieux.

C’est là qu’il les avait vus pour la première fois et c’est plus tard dans l’été qu’il leur avait ouvert sa porte. Alors, il leur avait offert une boisson, il leur avait dit se souvenir de les avoir déjà vus un autre jour, tôt sur les dunes. Ils ont souri, paisibles. Il avait fini par avouer à Leïla la ressemblance troublante et c’est sans doute ce qui avait déclenché des confidences qui jamais n’ont été connues jusque là. C’est tout, ça s’arrête là, il ne l’avait plus revue ensuite. Quant à l’écrivain, il était resté silencieux, selon Samuel qui plus tard, avait lu son livre et avait compris certaines choses.

***

Assis sur un banc, les yeux levés vers le ciel, il suit l’oiseau aux plumes multicolores, écoute le vent dans les arbres, le cercle vrombissant du monde qui ne se referme jamais, qui poursuit sa route inlassablement. L’aube se lève, blanche et voilée ; la lune a disparu au milieu des nues. Son esprit vagabonde au dessus des toits de la ville, il sonde l’âme des premiers réveils, écoute leur discours intérieur jusqu’aux premières lueurs de l’aurore. Il ferme les yeux sur l’onde de souffrance qui traverse ces milliers d’âme en attente. Gardien du ciel et de la terre, passager volant au-dessus des nuages, il sait ; il y a le ciel et puis les cieux. Homme sans mémoire et sans jugement, il erre au milieu des cœurs fatigués mis en pièce, ceux des amoureux, ceux des sereins et des innocents, des méchants et des monstres, leur délivre un message et repart ; il possède l’éternité.

Dans le silence de sa tête, il entend le bruit de la guerre, les cris des enfants et des mères qui les mettent au monde, ceux des hommes assoiffés de sang, les fous de Dieu et les impuissants, et aussi ceux qui pleurent en silence… Il voit. Des traces sombres partout, sous le parchemin de leur peau. Là-bas sur les hauts plateaux froids, les montagnes sauvages, au cœur des forêts profondes, dans la brousse et sur des îles peuplées de soleil et de cendres, sur tous les continents qu’il a traversés, il pose son regard dénué de passion et de jugement ; empli de douceur et de tendresse. Il prononce ces paroles « Nashani Elohim et kol Amali ». Il pose un doigt sur les lèvres des enfants, un voile de brume sur les paupières des hommes afin qu’ils oublient ce qui doit l’être.

Il regarde passer les siècles sans que ne s’évanouisse ce souffle qu’il donne ou redonne à ceux dont le chemin sera long ; beaucoup n’en comprendront pas le parcours.

(deux extraits d’un roman en cours, Souviens-toi d’oublier)

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"J'ai mis tous mes efforts à former ma vie -voilà mon métier et mon ouvrage" Montaigne

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