Le Ciel sans boussole, Watson Charles, Editions Moires, 2021

On connaît de Watson Charles sa poésie sensible et délicate, forte et passionnée, toute entière tournée vers l’amour. Son précédent ouvrage, un recueil de nouvelles (Le goût des ombres), avait donné un aperçu de l’amplitude de sa plume dans des thématiques de souffrance et de beauté mêlées. L’arrivée de ce premier roman ne dément pas l’impression initiale quant aux qualités indéniables de sa prose. La concision et la rapidité du récit redouble l’émotion poétique, la richesse du langage associée aux descriptions âpres des situations et des paysages traversés par les personnages, tout concourt à donner un élan vital, une volonté farouche de faire gagner la vie coûte que coûte sur cet univers où règnent la solitude, la misère, la corruption et la peur, et que seul l’amour pourrait sauver.

L’univers dans lequel le jeune Jackson évolue au début du récit est une allégorie de l’île, une représentation hallucinée d’un monde en désuétude, pris entre croyances catholiques et vaudous, d’une capitale aux rues grouillantes « de mendiants, de pèlerins, de colporteurs formant au pied du calvaire des peuples errants, injuriant les saints qu’ils implorent pour une vie meilleure. Même les Hougans1, venus des tréfonds de la campagne, font leur pèlerinage devant la croix, invoquent leurs dieux, installent des objets symboliques : cruches, statuettes, colliers, cuillères, bougies, aiguilles, ossements et crânes humains, alcools, encens, parfums, eau bénite. Ils apportent dans leurs sacs de petits cercueils en bois, des poupées fétiches, des livres d’oraisons pour chasser les démons, des images de la Vierge et de saint Jacques. Qu’ils étalent devant eux. Parfois, la foule en délire cherchant guérison danse, entre en transe, fait des rogations aux dieux d’Afrique. »

Jackson et Rodrigue déploient leur table de jeu dans des lieux où la foule s’anime. « Des visages s’éclairent à mesure qu’ils avancent vers la lampe. Les amateurs misent leur argent. […] Les arbres valsent dans la brise. Les gens se bousculent dans les allées et crient. D’autres s’étreignent langoureusement. Dans la pénombre, une cacophonie s’élève : des bêtes hurlent dans les pâturages, des femmes aux seins lourds dansent ; et surgit Cornelus déambulant dans la foule. »

La trajectoire de Jackson  « qui n’a pas eu le temps de lire ce récit », est celle d’un jeune homme commun qui a besoin de vie, de fêtes. « Que serais-je sans ces fêtes ? Rien. Un homme fauché. », dont l’ami Rodrigue -avec lequel il parcourait les routes pour gagner quelque argent- meurt soudainement, le laissant seul et triste dans ce monde désemparé.

« La nuit vient peu à peu noircir la peau de la ville et les étoiles piquent le ciel de lumières scintillantes. Les vagues ont fini de fouetter le bord du wharf2, les eaux rejoignent le fond de l’océan emportant avec elles l’écume noire des bas-fonds

Mais Jackson sait que son ami ne l’a pas abandonné. En rêve, ce dernier le retrouvera et essaiera de l’aider. Les hasards d’une vie sont toujours parsemés de tragédies et de bonheurs furtifs. Celle de Jackson semble inexorablement tournée vers la malchance et la fatalité, il ne verra que l’étincelle d’une épiphanie dans le renouveau annoncé en rêve par son ami, il se croira sauvé du malheur, mais la corruption des hommes de ce pays le ramènera une fois encore à sa condition. L’illusion sera de courte durée, l’annonce d’une espérance ne lui vaudra que d’autres malheurs. Son parcours sera encore douloureux, semé d’embûches. Il sera contraint de renoncer à sa liberté et à ses rêves, retournera près des siens, trouvera un travail très pénible, et finalement, il s’engagera dans la préparation d’une cause plus grande que lui. Toujours plus avant « à soutenir la fronde qui monte dans le pays », il en mourra d’épuisement et de colères rentrées. Pourtant, son plus grand bonheur aura été celui d’avoir connu Rosemène, cette femme qu’il a si fort désirée et aimée, à laquelle il était attaché « comme un homme enraciné dans la glèbe » mais qu’il délaissera certains soirs pour cette cause dont elle ignorera tout ; « les hommes sont des oiseaux nocturnes ».

Jacques Roumain, auteur incontournable de la littérature haïtienne, dans son inoubliable Gouverneurs de la rosée, écrivait : « Un jour viendra… nous ferons le grand coumbite de tous les travailleurs de la terre pour défricher la misère et planter la vie nouvelle », et c’est bien ce qu’aurait pu dire le héros de Watson Charles dans Le Ciel sans boussole.

« Notre existence est insignifiante » répètent souvent les personnages du récit, des mots qui rappellent encore l’incipit de Gouverneurs de la rosée. L’humilité reste notre unique condition à tous mais il semble que cette terre porte des résistances fortes au devenir du plus grand nombre. Et quand la fatalité se fait règle, la lutte demeure, les forces de vie sont grandes en regard des ombres.

Tout comme dans Gouverneurs de la rosée, Watson Charles écrit un roman d’amour fort pour ce pays qui l’a vu naître. Il poursuit son travail d’écrivain à créer de la beauté autour de la noirceur du monde, s’efforçant, avec beaucoup de réalisme et de concision, de dénoncer des conditions économiques difficiles et injustes. Ce roman s’écrit sur fond d’amour pur, « un amour plus vaste que celui du sermon sur la montagne parce que plus inséré dans le contexte de l’action pratique » comme disait déjà, à propos de l’oeuvre de Roumain, Jacques-Stephen Alexis, un autre auteur incontournable de la Caraïbe.
La littérature haïtienne est nourrie de tragique et ses œuvres sont souvent porteuses de ces événements douloureux qui font son histoire, d’une condition difficile faite de siècles d’exploitation, de corruption, d’humiliation. Aujourd’hui de nombreuses voix de grande qualité se lèvent car Haïti est aussi une terre de poésie et de lumière, féconde en écrivains et en artistes, Watson Charles est une de ces voix.

1Prêtres vaudous

2Quai

Né en Haïti, Watson Charles (1980) a fait des études de lettres modernes à l’École normale supérieure de Port-au-Prince. Il a publié trois recueils de poésie dont Le chant des marées (2018), aux éditions Unicité. Watson Charles vit à Paris, Le ciel sans boussole est son premier roman.

Watson Charles
Le ciel sans boussole
Collection Clotho

Roman

Editions Moires

ISNN : 2550-9810
ISBN : 979-10-91998-50-5
14 x 19 cm, 136 pages
paru le 26/02/2021
Prix: 15 €

Publié par

"J'ai mis tous mes efforts à former ma vie -voilà mon métier et mon ouvrage" Montaigne

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s