souviens-toi d’oublier #8

Fusain-

[…]

— Que veux-tu finalement ? Le sais-tu ? dit-il à son oreille. Ce fut comme un souffle. Elle n’avait pas besoin de fermer les yeux pour sentir cette présence singulière qui l’entraînait en esprit dans de longues méditations, de longs conciliabules qu’elle tenait d’elle-même à elle-même. Elle voyait ses yeux au-dessus d’elle, tout flottait alentour et le vent n’était qu’une caresse supplémentaire quand son souffle chaud et puissant se posait sur ses lèvres.

—Tu dois partir ! Hurla-t-elle. Pars, s’il te plaît, répéta-t-elle encore plus doucement.

Il tournait autour d’elle, son souffle se faisait prière, l’entraînait dans des abîmes supérieurs. Quand allait-il déchirer le voile, lui dire ce qu’elle attendait ? D’où venait-il ? Qui était-il ? Elle se répétait ces mots auxquels elle ne croyait pas, elle les murmurait, en baissant les yeux comme s’il se fut réellement présenté à elle dans toute sa réalité surhumaine.

Le vent soufflait sur la lagune, le ciel était rempli de cumulus tendus et prêts à déverser leur réservoir d’eaux chagrines. Elle marchait dans l’herbe humide que l’aquilon arasait soulevant plus loin le tapis de la mer démontée. Les vagues coiffées d’écume embrassaient les galets, léchaient le sable, venaient se fracasser au loin sur la roche des falaises, dans un tonnerre assourdissant. Le sel corrodait ses joues, collait à ses muqueuses, donnait à ses yeux la brillance et l’éclat noir du feu intérieur qui la dévorait. Ses cheveux détachés volaient, cinglant son visage. La lumière baissa d’un coup. La tempête du nord-est entrée en conjonction avec la marée la plus haute du mois s’apprêtait à dévaster la portion de terre habitée habituellement par les touristes, comme cela était déjà arrivé des siècles durant, érodant la côte aux périodes plus calmes, chaque jour un peu plus et, la repoussant d’année en année vers l’intérieur des terres. Sous la voûte embrasée, comme dans son crâne, tempêtaient des silences, une colère endormie, une tristesse infinie. Petit pantin de glace dans le timbre du vent et son souffle puissant, elle avançait dans sa robe de mousseline légère comme aspirée par le vide de l’immense plaine verdoyante. Elle avançait vers les falaises de marbre, d’un pas lent et déterminé. Bientôt les ombres portées sur les parois crayeuses allait couvrir les nues de leurs ailes noires, la lune vêtue de sa mélancolie n’offrirait que des larmes aux promeneurs.

La jeune femme s’arrêta au bord du gouffre, arc-boutée contre le vent glacé. Il était derrière elle. Il avait marché longtemps pour la retrouver, traversé les villes et les lacs, les étangs et les océans. Pourtant ni son corps ni son visage ne laissaient rien paraître de sa fatigue, de son inquiétude. Il déposa entre ses doigts la tige roide et givrée d’une admirable Etoile du Diable, un dahlia à la robe pourprée.

[…]

—Je ne suis venu que pour t’aimer, entendit-elle encore.

Avait-il vraiment parlé ? Elle se tourna et aperçut dans l’herbe la fleur maléfique qu’elle avait lâchée, elle se baissa pour la ramasser.

Elle sentit une force la soulever, des bras puissants l’envelopper tendrement jusque dans sa chute.

[…]

(roman en cours d’écriture)

Publié par

"J'ai mis tous mes efforts à former ma vie -voilà mon métier et mon ouvrage" Montaigne

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