Souviens -toi d’oublier, inedit #7

Titre: Quiet Tree
Auteur: Thoribass
Source: https://soundcloud.com/thoribass
Licence: https://creativecommons.org/licenses/by/3.0/deed.fr
Téléchargement (8MB): https://auboutdufil.com/?id=573

Esther arriva chez son père, deux heures plus tard. Après une halte dans une pâtisserie du Touquet, elle avait un peu flâné sur ce trajet qu’elle connaissait par cœur, et revu avec plaisir les paysages de son enfance. Elle se sentait un peu mélancolique mais s’étonnait de n’éprouver aucune émotion particulière à l’idée de revoir le paternel. En quittant la route des terres elle arriva à hauteur de Cap-Gris-Nez et retrouva l’air saturé de brumes et de vent. La fraîcheur s’engouffra dans le véhicule, elle réprima un frisson et remonta la fermeture éclair de son bomber jusqu’au menton, le temps virait à l’orage. Les plages étaient désertes, le vent soufflait plus fort. Elle aimait depuis toujours, aller seule dans les dunes respirer les embruns sauvages et la quiétude du silence maritime. Enfant, elle bravait les tempêtes malgré les interdictions de son père. Ce père âgé aujourd’hui et qui n’avait plus toute sa tête, qui s’obstinait à vouloir vivre seul et loin du monde dans cette maison familiale qu’il n’avait jamais quittée. En réalité, elle ne ressentait pas de tristesse à le savoir seul, elle était comme lui, très solitaire et elle savait qu’il n’en souffrait pas non plus. Il lui était devenu presque indifférent et les raisons de sa visite étaient tout aussi impulsives qu’inconscientes. De l’ordre du devoir peut-être. Ou d’une quête à laquelle elle avait renoncée il y a bien longtemps, celle, improbable, d’une vérité sur les silences qui avaient entouré le décès de sa mère. Mais que pouvait-elle bien encore espérer découvrir ? Il n’avait pas montré plus d’enthousiasme quand elle l’avait appelé, tout juste un peu de surprise tant il avait presque oublié jusqu’à son prénom.

— Qui m’appelle ? Esther ? Quelle Esther ? Ah c’est toi ! Que me veux-tu ? Il est bien temps que tu te soucies de ce que je deviens, mais si ça t’amuse de voir à quoi ton bougre de père ressemble maintenant… Viens donc. Quand, dis-tu ? Ah tu arrives  ? D’accord, quel jour sommes-nous ? jeudi, très bien…

Elle ne fut pas vraiment surprise de l’accueil tout aussi glacial qu’il lui fit. Elle le trouva très fatigué et affaibli, le regard un peu dans le vague ; il lui proposa de rentrer.

— Ne fais pas attention au désordre, la femme de ménage ne vient qu’une fois par semaine et c’est toujours le vendredi, donc comme tu vois, il y a un peu de vaisselle dans l’évier.

Qu’allait-il bien pouvoir se dire ? Esther ne tarda pas à se sentir plus mal à l’aise qu’elle ne l’avait imaginé. Ce retour aux sources n’était peut-être pas une bonne idée. Mais trop tard pour reculer. Elle attendit qu’il s’installe dans son fauteuil et elle resta plantée au milieu du salon à peine éclairé par la lumière d’un jour sombre et gris.

— Eh bien, assieds-toi ! Dit-il autoritairement, tu es toujours chez toi, quoique tu en penses.

Le vieux n’était pas plus bavard qu’elle mais il ne semblait pas aussi mal à l’aise. Esther savait qu’il n’aurait pas hésité à refuser de la voir.

— Il y a prescription, dit-il, ou bien, tu es toujours fâchée ?

— Ai-je l’air fâchée ? Dit-elle sans sourire et en prenant place en face de lui. Elle entreprit de déballer la tarte au sucre qu’elle avait achetée au Touquet.

— Tu pourras la remporter, dit-il un peu sèchement, je n’y ai plus droit avec mon diabète.

— Je suis désolée, j’aurais dû y penser, s’excusa-t-elle.

La vieillesse a des circonstances atténuantes et parfois émouvantes. Les retrouvailles si elles ne sont pas toujours faciles, peuvent avoir quelque chose de libérateur. Esther commença à réaliser qu’elle n’en voulait plus à son père en effet, le temps avait fait son œuvre. L’enfant en elle n’avait rien oublié mais l’adulte avait souffert d’autres manques, d’autres négligences et gagné sans doute un début de sagesse.

— Alors qu’est-ce qui t’amène ici ? Je suppose que tu n’es pas vraiment venue seulement pour me voir… Tu es sur une enquête ?

— Pas du tout, tu vois… j’ai juste pris des vacances, j’en ai profité pour accompagner Célia et… venir te voir.

— Toi en vacances ? Je n’en crois rien. Des vacances forcées alors ! Enfin, tu fais d’une pierre trois coups, si je comprends bien. Serais-tu donc souffrante ?

— En réalité, on m’a un peu obligée à prendre quelques jours et finalement, cela me convient, j’avoue.

— Je vois… dit-il en se levant de son fauteuil, je te prépare un café ?

— Non merci pas maintenant, j’en bois trop. Veux-tu que nous sortions un peu avant le déjeuner ?

Le vieil homme qui avait comme bondi de sa chaise, enfila sa grosse veste et son bonnet de laine et dit :

— Bonne idée, allons-y.

Le vent avait un peu faibli mais l’air restait vif sous la chape des nuages gris, le vieux marin était aguerri, il faisait corps avec l’élément depuis trop longtemps pour s’émouvoir de quelques rafales. Le vent coupait le souffle et n’était pas très propice à une discussion. Ils retournèrent sur des chemins mille fois empruntés en choisissant le circuit du Fartz juste après la petite impasse ; ils montèrent au point de vue sur la baie de Wissant, reprirent le chemin des dunes, à travers une nature enfouie et déserte, pour une longue promenade le long de la plage. Il y avait dans ces retrouvailles entre père et fille comme un retour nostalgique au temps du bonheur, celui disparu d’une vie à trois paisible, quelques trois décennies plus tôt. Esther s’adossa un instant à l’abri d’une dune retenue par les oyats entrelacés que le vent caresse sans jamais les déloger.

— Tu es déjà fatiguée, dit le père, en souriant. Où est passée ton endurance ?

Esther inspira profondément, ce qui déclencha aussitôt une toux irrépressible qui l’empêcha de répondre à la pointe ironique de son père. Il la regarda d’un air sévère sans en rajouter. Était-elle toujours cette fille courageuse qu’il avait menée à la dure après le décès de sa femme, elle n’avait pas chopé ce fichu virus au moins ?

—Si t’es venue pour me refiler tes miasmes, ne put-il s’empêcher de lui lancer.

La rigueur quasi militaire de ce père contrôlant et autoritaire lui avait forgé le caractère et renforcé sa nature secrète, elle ne broncha pas mais ne démentit pas non plus. Elle était bien placée pour prendre les précautions de rigueur et il le savait. Leurs silences étaient souvent plus explicites que les mots maladroits qu’ils eussent pu se dire. Quand elle se reprit, son regard flottait encore quelque part au-delà de l’horizon, vers un ailleurs oublié. Elle ne parvenait pas à poser à son père la question qui lui brûlait les lèvres depuis si longtemps.

—Rentrons, dit le père, tu vas attraper mal.

Pastel 32×42 -Le paternel – hiver

Publié par

"J'ai mis tous mes efforts à former ma vie -voilà mon métier et mon ouvrage" Montaigne

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