Flaubert, les luxures de plume

Flaubert et les luxures de plume, dernier essai de M.P. Farina, explore les Correspondances de Flaubert et est un prétexte pour la philosophe, à la suite de son précédent et énième ouvrage sur Sade ( Le rire de Sade, essai pour une sadothérapie joyeuse) de dénicher dans les écrits de l’ogre, ce qu’elle appelle « ses luxures de plume », métaphore d’une truculence cachant une forme de tendresse quasi enfantine chez un Flaubert considéré comme l’idiot de la famille, par la sienne propre d’abord, puis par les structuralistes dont Sartre (qui lui consacra un pavé éponyme… inachevé…). Si en effet, ses Correspondances sont souvent écrites dans un style très direct, débarrassées de prévenances linguistiques, n’étant jamais réécrites mais plutôt spontanées, elles témoignent de cet aspect de l’homme qu’il était, possédant la vivacité et l’énergie d’un bon vivant, à l’encontre de ceux ne voyant en lui que l’ermite de Croisset.

Le Garçon, son personnage fictif n’est-il pas au fond cet enfant entre tristesse et débordement de grosse gaieté qui a le goût des farces et auquel il attribue ce soupçon de cynisme dont il se délecte pour faire peur aux bourgeois ? «  Le Garçon,[ …] création commune d’un groupe d’amis de collège, de Flaubert, d’Alfred Poitevin, de Louis Bouilhet, d’Esnest Chevalier, plus tard de Jules Duplan, c’est un personnage que chacun à son tour va animer, jouer, pendant près de quarante ans, c’est tout ensemble Aristophane, Rabelais, Sade, d’Holbach et Spinoza appelés à l’aide contre ce XIXe siècle haï, cette « civilisation » qui « marche tête baissée à travers le sang et les cadavres », toute la fierté d’avoir « inventé les chemins de fer, les poisons, les clysopompes, les tartes à la crème, la royauté et la guillotine » (Lettre à Ernest Chevalier) ».

Sa Correspondance imposante par la quantité et luxuriante par le style révèle ce « Garçon », timide et un peu brutal, souffrant outre d’une maladie nerveuse, « d’une mélancolie native », « plaie profonde toujours cachée » comme il l’écrivait qui, loin d’en faire un être replié sur lui-même, savait faire le pitre, quitte à accréditer ses détracteurs, s’appropriant le rire des autres contre lui, même s’il « moquait son chagrin » peut-on lire dans L’idiot de la famille. Ainsi Marie-Paule Farina va restituer la biographie de Flaubert au prisme de la dérision voire du sarcasme, contre toute bienséance mal embouchée, comme elle l’a fait déjà avec Sade, n’hésitant pas à relever les truculences, et même quelques écarts de langue mêlés de tendresse, à l’égard de ses femmes, sœurs amies, et de cœur et en littérature que furent ses grandes amoureuses : entre autres ici, Louise Colet et George Sand. Et c’est avec une même énergie impudente que la plume de Marie Paule Farina se déploie dans cette richesse langagière pleine de références. « On entre dans un mort comme dans un moulin » affirme Sartre et c’est ce qu’il fait et moi aussi » écrit-elle, « mais les textes ne sont pas des cadavres, ils sont, comme les faits, têtus, et se relèvent, bien vivaces, après chaque dissection ». La guerre (contre la paix qu’il revendiquait), les souffrances, son mal, la perte d’êtres chers lui causent bien des tourments mais il ne perd pas son sens de l’humour. « Ce qui le désespère le plus ? Être étouffé par le « fiel ». J’en veux, dit-il à mon époque de m’avoir donné les sentiments d’une brute du XIIe siècle. »

Flaubert, est certes cet écrivain torturé, laborieux, aimant sa solitude et au-delà sa vocation pour l’écriture qu’il érigea en Art, cet écrivain que Borges qualifiait, n’est-ce pas, d’  « homme-plume », au « destin exemplaire » (in Discussion, Gallimard). Son émerveillement lors de ses voyages en Orient et pour l’Orient, son goût, sa passion pour la lumière et le Beau témoignent tout autant de sa difficulté à réprimer l’émotion et l’exaltation qui ne sont ni étouffées ni discrètes ; il écrit à sa mère par ex : « je ne peux admirer en silence, j’ai besoin de cris, de gestes d’expansion, il faut que je gueule, que je brise des chaises, en un mot que j’appelle les autres à participer à mon plaisir. Et quels autres appeler que les plus aimés ? » Non, ce qu’il réprouve ce sont les sentiments dégoulinants, les passions tristes dirait Spinoza, où l’hypocrisie du monde tiendrait une bonne place. « Je ne veux avoir ni amour, ni haine, ni pitié, ni colère. Quant à la sympathie, c’est différent : jamais on n’en a assez. » rapporte Caroline dans son choix de publication initial de ces Correspondances.

Cette énergie débordante parfois exprime ce que par ailleurs il réprime ; il se protège de sa sensibilité, de sa tendresse, et des sentiments à l’eau de rose, il parle du bleu pourtant, cette couleur de l’émotion et de la rêverie, me semble-t-il, qu’il reconnaît comme si belle !!! « Le bleu est beau ». Flaubert est bien aussi ce rêveur invétéré, se laissant aller à des rêveries empreintes de mélancolie. Entre autres refus de sentimentalité, il s’oppose au mariage et ce sera, comme on sait, source de beaucoup de souffrances pour Louise Colet, sa grande amie. Dans son article « Original » (in Le Dictionnaire des idées reçues), il écrit : « Rire de tout ce qui est original, le haïr, le bafouer et l’exterminer si l’on peut ». Le mariage serait-il considéré comme original ? À sa mère il répond : « À quand la noce ? Me demandes-tu à propos du mariage d’Ernest Chevalier ?À quand ? À jamais je l’espère… […] Ce mariage pour moi serait une apostasie qui m’épouvante. »

Et on sait bien comme l’écrit Marie-Paule Farina que « la force de Flaubert, il sait, lui aussi, qu’elle est dans ce refoulement de toutes les passions qui pourraient le distraire de sa passion unique, fondamentale : l’écriture ». Il ne voudra, d’ailleurs, pas d’enfant. Sa liaison avec Louise Colet traversée de bien des querelles, faite de ruptures et de rabibochages, elle lui a reproché sans doute de n’avoir pas de cœur, « Où as-tu vu que je perds le sens de certains sentiments que je n’éprouve pas ? Et d’abord je te ferai observer que je les éprouve. » trouvant toutefois suffisant d’avoir une nièce, Caroline, qu’il adore et dont il s’occupe avec sa propre mère

L’Art comme consolation ? Pour lui une œuvre d’art n’attriste pas, bien au contraire, ça « fait du bien à la santé » rapporte la philosophe, ou encore comme on peut lire dans l’ouvrage de sa nièce Caroline ( Pensées de Gustave Flaubert, sous-titrée : Tout est là, l’amour de l’Art, G.F): « Oui, travaille, aime l’Art. De tous les mensonges, c’est encore le moins menteur. » et aussi : « L’humanité nous hait, nous ne la servons pas et nous la haïssons ; car elle nous blesse. Aimons-nous donc en l’Art comme les mystiques s’aiment en Dieu et que tout pâlisse devant cet amour. Que toutes les autres chandelles de la vie disparaissent devant ce grand soleil. »

L’ouvrage de MP Farina reprend certes les éléments biographiques connus de tous sur la vie de Flaubert mais il a le mérite de mettre en exergue ce goût pour la vie, cette défense de l’Art comme nécessité vitale, et surtout l’importance du rire dans sa vie contre l’image galvaudée d’un Flaubert astreint à la tâche, cloîtré et vissé à sa chaise. Elle évoque aussi dans son ouvrage, ses échanges nombreux autour de l’ogre sur facebook, son désir d’exprimer et de dénoncer, comme Flaubert et comme Sade, l’hypocrisie de ce monde et ses convenances, dans le langage ou dans l’attitude mais aussi les « bons sentiments », rejoignant les mots de Gide « C’est avec les beaux sentiments qu’on fait de la mauvaise littérature ». Me reviennent ses mots autour de Flaubert  qu’elle avait écrit : « attention si on supprime la prose dégoulinante de bons sentiments que restera-t-il ? non, non, on s’ennuierait sans ceux dont Flaubert disait « qu’ils pissent sucré » mais surtout ne les laissons pas supprimer ce qui les choque, ne laissons pas les pisse-froids sous couvert de protection de la jeunesse, de la religion, des bonnes moeurs, de la langue, supprimer la haute graisse. Barbey d’Aurevilly disait que Flaubert salissait le ruisseau où il se baignait, c’est des paroles comme celles là qui salissent la littérature. » Marie-Paule Farina a été professeur de philosophie et combien il devait être bon d’être son élève !

Marie-Paule Farina rappelle ainsi combien Flaubert aimait rire, lisant Sade qu’il comprenait. Elle y fait beaucoup référence dans son dernier ouvrage (Le Rire de Sade), rappelant par exemple des extraits de la Correspondance des Goncourt qui parlant de Flaubert écrivaient : « C’est étonnant, ce de Sade, on le trouve à tous les bouts de Flaubert comme un horizon ». (Journal des Goncourt, 10 avril 1860). Et s’il réprouve qu’on le compare à Sade pour le dénigrer, il sait que c’est « au nom de la morale et de l’idéal » : « Sarcey me compare au marquis de Sade qu’il avoue n’avoir pas lu… je me demande : à quoi bon imprimer ? » Vouloir ranger Flaubert comme Sade au rang de ceux qui ne pensent qu’à s’encanailler, c’est oublier bien vite que derrière les écrits du divin marquis se cache aussi la dénonciation de la perversion et de l’hypocrisie du monde des puissants. D’ailleurs Marie-Paule Farina le rappelle dans Le Rire de Sade, évoquant cette amie chère à Flaubert qu’était George Sand : « Quand Sainte-Beuve, l’intellectuel le plus respecté du temps et son ami, se conduit en vieillard lubrique, drague avant de mourir quelques petites filles et ose écrire que Flaubert est « affreusement vicieux », George Sand se révolte et écrit à Flaubert : « l’observation était si fausse que je n’ai pas pu m’empêcher d’écrire en marge de son livre : C’est vous qui avez les yeux sales. » »

Et comme dans ses précédents essais où elle réhabilite l’esprit plus sain que beaucoup de ses contemporains et des nôtres, du divin marquis, par le recours à ce rire parfois gras dont ils n’étaient dépourvus ni l’un ni l’autre, elle nous invite à lire cette Correspondance comme une entrée dans la verve géniale d’un créateur sachant manier le rire tout autant que l’ascèse de l’écriture, faisant rire ses amis, taisant un instant sa mélancolie ; Marie Paule Farina n’hésitant pas à faire remarquer combien Flaubert, entré dans nos collèges « devenu un classique, a été soigneusement toiletté et assagi ».

Son ouvrage sait rappeler également, que, sous l’extravagance outrancière ou l’exubérance d’un tempérament nerveux ne se cachait aucune volonté d’exhibition et que par exemple, il n’aurait sans doute pas, de son vivant, publié ses lettres privées, encore moins celles de ses correspondants. Pour tout.e amoureux.se de littérature et passionné.e de l’oeuvre du grand homme dont nous sommes, combien aurions-nous été privé.e.s, de cette intimité et de ce bouillonnement créatif mais surtout de cet aspect de sa personnalité beaucoup plus profonde. Dans sa lecture des Correspondances qui, si elles ne sont pas au-dessus de son œuvre, ont l’avantage de dépoussiérer l’image fade d’un être laborieux et triste, génial par son obstination, contre les clichés qui lui sont aussi attribués de « misogyne, grossier, insensible », elle préfère voir en Flaubert un philosophe. Et comme le souligne dans la préface, Sylvie Dallet, à propos de Flaubert : « Entre vivre en « Bédouin » libre et végéter en « pignouf » modélisé par l’hypocrisie des convenances, son cœur tendre a choisi. »

MJ Desvignes

15/01/21

un très bel entretien, dans la revue PASSEISME

Marie Paule Farina,

Spécialiste du marquis de Sade, qu’elle dit aimer surtout parce qu’il réussit à la faire rire3, elle lui a consacré plusieurs essais et articles: un petit Comprendre Sade illustré en 2012 qui représente «une parfaite entrée en matière pour aborder une œuvre méconnue, quoique fort célèbre»4, suivi de Sade et ses femmes, publié en 2016, qui retrace la relation de Sade aux femmes de sa vie, à travers sa Correspondance et son Journal5 où l’on découvre un homme « tendre, sincère, plus victime que bourreau »6. Le Rire de Sade, publié en 2019, présente un parcours inédit à travers l’œuvre de Sade, à contre-courant de celui de la plupart des critiques qui s’y sont frottés avant elle: « Quand les critiques se prennent pour des justiciers et se conduisent en procureurs et en matamores, quand tout le monde juge tout le monde et ne comprend personne », n’est-il pas essentiel de faire entendre le rire de Sade, de « voir enfin combien notre époque, avec toutes ses certitudes, est à la fois tragique et grotesque ? »7. C’est ce point de vue de Marie-Paule Farina qui rend son ouvrage singulier (et novateur) : « Avant Le Rire de Sade, personne n’avait osé souligner l’importance de la joie, du rire et de la farce dans l’œuvre de Sade »8.

En 2020, elle publie un essai sur Flaubert. À travers sa correspondance, c’est un portrait de l’amateur de Sade qu’elle y retrace, d’un «Flaubert aussi drôle qu’orphique»9.

Elle a participé au film de Marlies Demeulandre Sade, monstre des lumières diffusé par LCI le 13 décembre 201410 dans le cadre de la grande exposition du bicentenaire.

Essais

  • Le Rire de Sade. Essai de sadothérapie joyeuse, aux éditions de l’institut Charles Cros/L’Harmattan, collection Éthiques de la création, 2019, 218 p. (ISBN 9782343173023)8
  • Flaubert, les luxures de plume, l’Harmattan/Institut Charles Cros, 168 p., 2020, (ISBN 978-2-343-21882-3)

Récit à épisodes

  • Trente ans avant…. Il était une fois l’Afrique, éthiques & mythes de la création, Institut Charles Cros 202011

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"J'ai mis tous mes efforts à former ma vie -voilà mon métier et mon ouvrage" Montaigne

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