Le goût des ombres

Le goût des ombres, titre du dernier ouvrage de Watson Charles, un recueil de neuf nouvelles publiées chez PhB Editions, dit l’antithèse de la vie et de la mort, saveur amère tout autant qu’attrait qu’appelle parfois l’être humain quand il souffre ou a trop souffert.

Quand je pense à Haïti, moi qui n’y ai jamais mis les pieds mais ai appris à l’aimer au fil de mes lectures de ses très nombreux auteurs talentueux, je rêve et je l’imagine parfois comme un pays bruyant, accablé de lumière, celle d’une nature fabuleuse mais aussi, avec inquiétude, comme une île peuplée d’ombres géantes, mythiques, légendaires forgées autour d’une histoire forte et fragile, empesée de douleurs et de coups du sort. Pourtant, les auteurs haitiens nous le montrent régulièrement, transcender la souffrance en beauté est un art que la littérature sait nous révéler.

Dans cet ensemble d’une écriture ciselée et redoutablement efficace, Charles Watson rend compte d’une réalité crue mais emplie d’une grande pudeur. Y règne un grand silence, celui des corps et des âmes meurtris, mais un silence sensible qui impose sa charge de douleur et d’effacement.

Ces silences, ce sont ceux de la violence de la vie et de la mort, ceux de la pudeur des cris étouffés. Ce sont ceux d’une mère dont la mer a ravi la fille, ceux d’un jeune homosexuel victime de son désir et du désir-haine le plus féroce dicté par une société qui condamne ; ceux des victimes du terrible séisme du 12 janvier encore gravé dans nos mémoires. C’est aussi le silence de l’artiste, le peintre solitaire dans la seule compagnie de ses œuvres ; le silence de Dorimond, personnage de la nouvelle intitulée Le train, seul face à son angoisse dans l’attente de l’ami qui ne viendra plus ; ceux de la petite Mathilde qui ne reverra jamais ce père dont elle a rêvé, parti et jamais revenu ; ceux des femmes sous le joug d’hommes qui les traitent mal ; ceux de Michel qui a perdu tous ses amis, qui attend la mort et choisit la mer. « Que reste-t-il de ce monde ? Se questionna-t-il. Dans quel lieu le bonheur est-il possible ? »

Dans  Souviens-toi des bêtes sauvages, il y a ceux de cet homme revenu au pays au milieu des siens qui l’accueillent avec des rires et des offrandes à profusion et qui dit qu’il ne partira plus. Dans Seuls les oiseaux dansent la nuit,  il y a aussi ceux de cette jeune fille qui enterre, soulagée, l’enfant né du viol d’un Blanc ; ceux de la misère qui pousse les mères à donner leur unique fille à une cousine bourgeoise et à la convoitise de son mari mulâtre, reproduisant, croyant la sauver, un schéma de servitude, d’errance et de déshonneur.

Et sous les silences, la douleur et l’innommable, les souffrances que l’on tait.

Watson Charles est un poète de la sensibilité, en témoigne nombre de ses recueils publiés en France et en Haïti. Ce recueil révèle une écriture en prose tout aussi poétique et sensible, empreinte de pudeur et de distance. Les silences du poète qu’il est, passent dans son écriture. En observateur du monde, amoureux de la beauté qu’on lit dans ses poèmes, ses regards dissèquent avec gravité et délicatesse l’âme et le cœur des êtres. En se plaçant en observateur immobile, il délivre de longs travellings à la fois réalistes et oniriques, distillant une brume légère sur des faits graves et douloureux. Malgré la solennité et l’intensité des thèmes, le poète n’est jamais loin.

MJD

18/11/20

Le goût des ombres, Watson Charles, PhB Editions, 2020, préface de Nassuf Djallani

Extrait de la nouvelle Le peintre :

« Quand je me suis arrêté devant l’une des photos, dont j’avais du mal à identifier ceux qui étaient dessus, il me dit que c’était André Breton et lui. Et à côté de celle-ci, une lettre que Jacques Stephen Alexis lui avait adressée et qu’il avait fait encadrer. Il le félicitait pour « son art et la puissance de traduire l’âme de ce peuple ». […] « Est-ce qu’il y a une chose dans cette pièce qui te tient à cœur ? » Il respira profondément, se leva puis se dirigea vers sa bibliothèque et retira de l’étagère La Boutique aux miracles de Jorge Amado et Ainsi parla l’oncle de Jean-Price Mars. J’ai besoin de ces hommes pour vivre, me dit-il. Il faut qu’on retourne à nous-mêmes.

[…]

L’après-midi avançait au grand galop et la nuit s’immisçait sous la peau de Port-au-Prince. Ce tableau de couleur qu’offrait le ciel paraissait plus irréel que sublime. Le temps prenait une couleur de pastel et cet instant me paraissait plus fragile qu’émerveillé. Après avoir laissé l’atelier en lui promettant de revenir demain, je rentrai chez moi, habité par ce moment fort et puissant. Le ciel noir descendait sur la ville et cachait ceux qui y habitaient. Je traversai le caniveau d’eau croupissante ; cette ville où la voix des hommes braillait comme des bêtes qu’on venait d’écorcher, avait gardé le silence…

Extrait de Si loin :

Il disait qu’il ne voulait pas mourir sur sa terre, dans la poussière blanche, mais en mer dans l’horizon lointain et infini, calme et doucereux, mourir comme il était venu, enchaîné dans la cale des bateaux. Il regardait la mer comme un enfant qui rêve de vivre dans les étoiles. Derrière sa maison abandonnée où les cactus poussaient à peine, se trouvaient des cruches Marassa, des lambeaux de toiles multicolores, une vieille croix… il est le dernier des hommes qui a vécu tous les événements de ce siècle, il est le dernier voulant s’isoler dans les brumes des nuages à écouter le chant des oiseaux du matin quand le ressac de la mer se fait entendre…

Publié par

"J'ai mis tous mes efforts à former ma vie -voilà mon métier et mon ouvrage" Montaigne

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