Souviens-toi d’oublier #1

Extrait #1

Comme la pluie qui tombe sur nos têtes, peut mettre de quelques minutes à plusieurs milliers d’années pour rejoindre la rivière, le lien qui unit deux êtres peut se défaire à jamais ou se continuer par-delà le temps et l’espace. Il se transformera mais restera mouvant, évanescent et impalpable comme l’eau de deux rivières s’écoule longtemps, chacune de leur côté, avant de se rejoindre dans l’océan pour se séparer à nouveau et recréer ailleurs d’autres petites rivières dans un mouvement incessant et le rapt des nuages.

[…]

La pleine lune de juillet était une lune rousse. Elle se doublait d’une éclipse phénoménale par sa durée exceptionnelle d’une heure trente, la plus longue du 21e siècle, selon les astronomes. Il n’est pas interdit d’introduire un peu de poésie ; certains astrologues attribuaient la canicule -qui accompagnait cette pleine lune- à la conjonction de Mars, la planète rouge, venue flirter avec notre intuitive et féminine lune avalée durant plus d’une heure par l’ombre de la terre. Devenue rouge sang par ce phénomène, elle ressemblait comme une sœur jumelle à l’étoile martiale, dans une dualité fusionnelle à faire pâlir de jalousie la douce Vénus.

C’est dans ce contexte brûlant que je l’ai croisée la première fois. Les rues du village, même les plus ombragées, étaient, à cette heure très matinale, plongées dans une torpeur et un silence quasi surnaturels. Des ombres se faufilaient entre les portes cochères, des masses d’air chaud traversaient l’espace, délivrant des fantômes et des mirages qui semblaient tourbillonner et planer au-dessus de nous, dans le miroitement de l’air. Aborder une femme dans la rue, n’était pas mon genre. Et j’ai toujours trouvé inconvenant cette manie qu’ont certains mâles de se croire autorisés à lorgner dans un décolleté, une démarche chaloupée ou pire à apostropher une femme comme si elle était un objet de convoitise à la merci de tous. Jamais, je n’ai eu non plus cette émotion romantique de croire au surgissement de l’amour au coin d’une rue. Pourtant, je l’avais remarquée, et c’est malgré moi que j’ai plongé dans son regard de braise.

— Bonjour, ai-je dit, confus, souriant et aussitôt baissant la tête comme un enfant pris en faute. Elle ne me répondit pas, pas même par un sourire et j’oubliais vite cet instant de confusion. Du moins, le croyais-je. J’avais poursuivi mon chemin sans me retourner. La canicule sans doute me jouait des tours. Elle n’avait été qu’un mirage. J’étais rentré me remettre à l’ombre et malgré la torpeur qui m’assaillait, j’avais tenu bon, éveillé, devant mon écran inexorablement blanc. Trois semaines plus tard, je n’avais pas encore fini de ruminer cette rencontre. Les yeux de cette fille me hantait nuit et jour. Je n’arrivais pas à la sortir de mon esprit. Plus j’essayais de l’oublier, plus elle était là, face à moi, son regard hypnotique planté dans le mien. Je m’asseyais à mon bureau sans enthousiasme, j’avais même renoncé à mon roman pendant quelques jours. Mon éditeur s’en remettrait. Il l’attendait depuis des mois, avait déjà versé de confortables a valoir suite au succès du précédent. Les jours filaient. J’annulais toutes les rencontres arrosées dans les cercles littéraires, les signatures en librairie. Je me couchais tôt, me levais tôt, sans envie, sans hâte, mais heureux de ma vie telle qu’elle était. Je ne décrochais même plus mon téléphone et c’est sans surprise que j’entendis sonner à ma porte. Ça ne pouvait être que Tom. Trois semaines sans le voir, ni lui ni la bande, on devait commencer à se poser des questions.

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"J'ai mis tous mes efforts à former ma vie -voilà mon métier et mon ouvrage" Montaigne

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