Glacé

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La nuit d’hiver élève au ciel son pur calice ! Emile Verhaeren, Les débâcles

 

Extrait de Des pas sur la neige (roman) à paraître

Et tout ce qui est remonté ce sont ces images étranges de guerre qu’elle ne voit d’habitude que dans ses cauchemars, des enfants qui courent, des hommes qui tombent, des femmes qui hurlent. Tout ce qui revient c’est une partie de son enfance dont elle pensait n’avoir aucun souvenir, la guerre, les cauchemars, la brutalité des soldats, la haine des hommes, mais aussi la poésie au milieu des bombes, une jeune fille qui la tient contre elle, sa sœur… puis l’autre événement, son enlèvement, le premier puis le second, puis tout s’embrouille dans sa tête.« Qu’est-ce que j’ai fait ?/Ensemencé la nuit, comme s’il pouvait y en avoir d’autres, plus nocturnes/que celle-ci1 ». Tout et rien, plus rien. Je m’appelle Estelle De Luca dit-elle. Non. Stella. Jelena, nos parents, où est papa ? Crie-t-elle. Se superposent alors deux images, deux hommes, deux pères différents… C’est l’aurore, pas encore le jour. Des cendres tombent du ciel, recouvrent la terre rougie par le sang de milliers de victimes. Une petite fille court au milieu du désastre, une autre l’appelle par son prénom, la rattrape, la prend dans ses bras, elles s’enfuient en sens opposé. Elle est cette enfant perdue au milieu du charnier, le camp où elle était avec une voisine, sa sœur qu’on lui a pris, emmenée dans un autre, sa mère morte dans la maison, la maison en feu, son père qui hurle couvert de flammes. Dans le camp, des malades, des blessés, des soldats, et une puanteur qui remonte de loin, de très loin.

Plus le jour avance, plus le ciel devient noir, le mince disque du soleil apporte une lueur timide au milieu des décombres. Une chanson monte à ses lèvres : « Il y a longtemps que je t’aime jamais je ne t’oublierai ». La jeune fille s’arrête de courir, s’assoit dans un buisson, embrasse la fillette. Elle voit distinctement son visage.

1Paul Celan, Grille de parole, Poésie/Gallimard, p 69

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"J'ai mis tous mes efforts à former ma vie -voilà mon métier et mon ouvrage" Montaigne

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