Danse (Mon corps est une île ) extrait 3

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Nymphéas, Acrylique sur toile 30×40

1 – Danse

Tu esquisses quelques pas chassés, les bras aériens, au milieu du petit appartement. Le plus souvent tu danses en imagination. Il n’y a plus de mystère entre ton corps et toi, la danse est ce pont qui ouvre désormais tous les lieux que tu ne visiteras jamais.

–  « Tu es faite pour la danse, tu as le physique parfait pour le classique, un corps gracile, une petite tête, des épaules tombantes, une cage thoracique étroite et puis de longues jambes. » La main gauche du professeur a glissé de ton dos à tes fesses, sa main droite tient son bâton de danse en coudrier qu’il actionne sur tes chevilles quand tu te trompes, son regard pénétrant a plongé dans le tien, il a esquissé un sourire, son visage tout près du tien. Tu détournes la tête et tu baisses les yeux.

Chaque mercredi, tu enfiles ton justaucorps sous tes vêtements pour être la première dans la salle, tu cours pour arriver à l’heure ou un peu avant et, fébrile, tu chausses tes ballerines, commence tes exercices d’échauffement avant l’arrivée du groupe.

« -Première position : talons rapprochés, pieds en direction opposée

-Deuxième position : à l’identique mais avec un espace entre les deux talons de la largeur de deux pieds. (à chaque fois, dans sa démonstration, ses deux pieds joints et son ventre à hauteur de ton nez, son souffle dans tes cheveux..)

-Troisième position : le talon du pied gauche vient se placer dans la cambrure du pied droit

-Quatrième position : pied tête bêche l’un contre l’autre

-Cinquième position : pieds croisés l’un devant l’autre et parallèles. »

D’abord dans l’ordre, un petit saut pour changer de position, puis en les mélangeant pour suivre les improvisations imposés. On ne saute pas ! Faire des pointes est exaltant, tu te sens grande, perchée sur tes chaussons renforcés que tu uses beaucoup trop rapidement et qu’il faut remplacer souvent.

Tu n’es jamais fatiguée et après les cours, dans ta chambre, tu poursuis la répétition afin d’obtenir force et pureté dans les positions, c’est là travailler sa technique. Premier temps, tu files sur la gauche. Deuxième temps sur les pointes. Troisième temps, saut et pas chassé. Mouvements, brassées d’air, grâce délicate pour l’enfant nerveuse et inquiète que tu es, boule d’anxiété jusqu’à la tétanie des muscles, jusqu’à la nausée, la danse est un absolu, une vie sans bornes ni frontières, où les règles les plus dures sont aussi les plus émancipatrices, où les contraintes sont celles qui rendent libre. Fouettés, pirouettes, jetés, renversés, pliés -genoux en rotation externe parallèle aux pointes de pied, avec grâce, c’est impératif- puis ramenés juste avant le fouetté de jambe ; « plié, relevé, jeté ! », la répétition, encore et encore.

Rester ferme dans la posture, dans l’attente d’une décision du professeur. Il s’approche, attrape ta taille et te soulève d’un bras au-dessus de sa tête. Savoir demeurer aussi immobile et raide qu’une statue, et aussi souple qu’un pantin.

Plus tard, les cours de danse où tu t’épanouis, te seront enlevés, tu rêveras devant les gymnastes le dimanche à la télévision. Le corps souple de Nadia Comaneci, plume légère dans le vent, qui conquit les Jeux Olympiques en 1976 avec une note maximum. Tu admires son élégance. Sa réussite est ton évasion et ta frustration. Tu suis les rythmes musicaux et le silence des foules à chaque représentation, t’identifies à ce corps que les sauts et le souffle court semblent unifier.

Dans ton éducation, il n’y a pas de place pour le jeu, seul le travail compte, il faut se cacher pour lire, se cacher pour danser et chanter, être assidue dans le travail scolaire et les soins du ménage.

Des années durant, et pour toi seulement, tu as continué à répéter ces pas encore et encore, dès que tu as un peu de temps libre, le mercredi après midi et le week-end, après l’étude à laquelle tu ne déroges pas, parfois le soir en rentrant de l’école quand les adultes s’absentent et, le plus souvent possible, toujours furtivement. Certains jours, dans la maison vide, tu t’exerces à faire des pas jetés, la jambe droite tendue devant, la gauche en arrière, les bras levés haut en arc de cercle, tu vises la perfection, même si personne jamais ne te verra danser et ça, tu le sais déjà.

Danser a sculpté ton corps, assoupli et structuré ton esprit, apporté grâce et élégance à l’ensemble. Soubresaut, échappé, sauté, petit allégro et grand allégro (petit et grand saut), ce vocabulaire de la légèreté palpitent encore dans ton corps qui a dû composer avec l’austérité, la rigueur, la perfectibilité. Le Lac des cygnes est la première et dernière occasion de chausser tes ballerines, la seule fois où tu es montée sur scène avec les plus grandes dans la salle des fêtes de la ville, et où tu as compris que tu aurais un jour ce goût du partage et de l’envol, où tu as appris que s’emparer de la lumière était chose possible.

Avec patience et opiniâtreté, persévérance et force, le danseur se forge un instrument capable de communiquer la flamme qui l’habite. Il y a une transparence en son être qui aide à remplir le vide que l’on porte, la vacuité même du mouvement a ses correspondances avec le silence, ceux de la musique. Dépouillé. La danse et la méditation, deux mouvements identiques. Dans les deux cas, il s’agit de traduire ce qui à l’intérieur de soi ne peut se dire. Aujourd’hui tu médites, tu dessines et peins, tu écris. A l’origine du monde, avant le verbe, l’homme a dû danser, manière d’organiser le chaos du monde et de sa vie intérieure. Pour exprimer ses émotions, ses sentiments, tout lui était prétexte à danser, pour appeler la pluie, pour dire sa joie, combler sa peine, invoquer Dieu.

Spontanée et profonde, légère et comme le papillon, éphémère, la danse n’inscrit rien, ne fixe rien, ne garde rien, elle donne et s’évanouit , comme la parole elle s’envole. On ne cesse jamais de danser. La danse est partout. Tout est mouvement, les planètes dans le cosmos, leur harmonie parfaite, l’ordre de la nature, la fuite des nuages dans le ciel, le roulis des vagues, le vent dans les feuilles, les rires des enfants, la voix elle-même est une vibration dansée, une ondulation.

La danseuse en toi déplie ses voiles, tisse les mots du corps, recrée la musique des sphères, organise l’espace de la pointe de ses pieds  et, du bout de ses doigts trace les mêmes signes sur des surfaces lisses ; derviche tournoyant, elle s’envole et « descend » lorsqu’elle avance, « remonte » quand elle recule, (ce sont les termes précis et anciens car autrefois les scènes étaient penchées). Son corps est un instrument délicat, ses os sont fragiles et soumis à la moindre fracture de fatigue, la dentelle de ses muscles craint le déchirement ; les cervicales, les lombaires, les hanches surtout sont mises à rude épreuve. Le corps était objet de honte pour ta mère. En Italie, on enseigne le mépris du corps, que l’on doit cacher, dérober au regard.

 

 

 

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"J'ai mis tous mes efforts à former ma vie -voilà mon métier et mon ouvrage" Montaigne

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