LIRE C’EST VIVRE PLUS sous la direction de Claude Chambard David Collin, Christian Garcin, François Gaudry, Alberto Manguel, Claude Margat, Lambert Schlechter, Catherine Ternaux Editions L’Escampette – 2015 60p – 2 euros

Lire c'est vivre plus

Ce petit recueil d’une soixantaine de pages, pour le prix modique de 2 euros contient six réflexions autour de la lecture comme chemin de vie à prendre pour vivre plus…

Plus ? Oui plus. Plus fort ? Plus longtemps ? Vivre autrement ?

Tout cela à la fois, un dénominateur commun : l’expansion de la vie grâce à la lecture. Dans nos existences aussi riches fussent-elles en émotions, la lecture démultiplie les plaisirs et « par ricochet » offre un surplus à notre construction. « Plus je lis, plus je change » nous dit Claude Chambard en guise d’introduction, citant Siri Hustvedt. « Chaque livre de nos bibliothèques les contient tous » et nos corps sont contenus eux-mêmes dans chacun de ces livres lorsque ceux-ci sont annotés, commentés, épousant le texte et le propos de l’auteur. Tout en participant au monde, le lecteur appartient à ce que Pascal Quignard appelle « la communauté mystérieuse des lecteurs » cite encore Claude Chambard.

« C’est une compagnie de solitaires comme on dit des sangliers dans l’ombre touffue des arbres ».

On ne lit jamais seul, on lit toujours avec l’autre, cet autre qui de l’autre côté du miroir « est en train d’écrire le livre que nous lisons ».

Six écrivains dont un traducteur ont la parole dans cette réflexion dédiée à Claude Rouquet, en amitié forte et éternelle, Claude Rouquet toujours présent depuis l’au-delà aux côtés de ceux qui continuent, jour après jour, ce qu’il avait initié en créant les Editions de l’Escampette.

Chaque contribution est complétée de nombreuses citations sur la lecture.

Si pour Pessoa « la littérature est la preuve que la vie ne suffit pas », dans sa réflexion intitulée Lire c’est vivre plus, David Collin cite Proust qui affirmait que « Si la littérature constitue un moyen privilégié pour connaître la vie , c’est au fond parce qu’elle n’est finalement rien d’autre que la vie elle-même ». Pour beaucoup d’entre nous, petits et grands lecteurs, la vie ne peut se départir de la littérature et la lecture devient alors un support qui nous aide à grandir et à changer comme dit Claude Chambard, durant toute notre vie.

« La littérature colmate les brèches » rajoute David Collin, illustrant l’anecdote qu’il extrait du Patient anglais, métaphorisant le pouvoir des livres. Il propose deux images opposées, celle où l’infirmière reconstruit un escalier détruit par les flammes, grâce à des livres, et celle dans le Nom de la rose où l’incendie détruit « les étages innombrables du savoir ».

Reliant le passé et le présent, lire étend le domaine de notre humanité, l’étirant même dans l’avenir grâce à la rêverie qui s’échappe du lecteur dans les pauses qu’il s’octroie durant sa lecture, traversé qu’il est, par les émotions que le livre porte.

« Lire c’est vivre plus tout en étant absent au monde » . Mais alors, « lire c’est vivre moins », nous dit David Collin, puisque plongé dans la lecture on se coupe de tout. Et pendant cette coupure, le lecteur a le pouvoir de transformer le monde. Il récrée d’autres mondes intérieurs qui vivront longtemps encore d’abord en chacun puis collectivement, ils se mettront à exister. On parle d’élargissement du regard, d’ouverture, on prend le large, on déploie ses ailes. Lire sauve de l’ennui, non que celui-ci soit un « ennemi » il est même plutôt «l’inutile nécessaire qui comble le temps creux de l’enfance et dont nous cherchons à retrouver, dans les interstices d’une lecture délivrée de la contrainte, le doux plaisir ».

Lire c’est diffracter le temps, le rendre élastique, l’allonger pour absorber toujours plus, l’autre, le monde, « dans l’observation, l’écoute, la culture du lien, l’attention à l’autre ».

Mais lire c’est aussi donner une seconde épaisseur au livre, augmentée de l’autre en soi, dans le déploiement de la pensée, la sienne propre et celle de l’auteur.

En ce sens oui, comme le dit David Collin, en conclusion, lire c’est aussi « ouvrir des brèches. »

Lire c’est ouvrir et colmater des brèches, c’est faire entrer en soi, plus de vie, plus de mondes.

Dans A l’abri des monstres, Christian Garcin, parle de la lecture comme d’une « activité  anti-sociale « . En apparence seulement, puisque lire tout en nécessitant retrait, solitude et silence « abolit les distances et le temps et nous relie à celui qui a écrit », en amitié durable et précieuse. La lecture, activité égoïste et généreuse à la fois, permet ainsi de se protéger des bruits du monde, nous isole de ses agressions et tente du même coup de nous rendre meilleur. Pour Christian Garcin, lire c’est « vivre un peu plus haut ».

François Gaudry, traducteur, nous offre avec humour sept traductions à différentes époques, de l’incipit du Don Quichotte dans sa réflexion intitulée  Don quichotte et ses pages ou de la traduction, de ses avatars et de son avenir . Il s’interroge, quant à lui, à partir des multiples traductions de ce livre incroyable et toujours vivant à plus de quatre siècles de distance, sur la version que nous devons préférer. La dernière « traduction » nous interrogeant bien évidemment sur notre capacité de lecture actuelle, dans une époque où la vitesse est préférée à la lenteur, et la quantité à la qualité. Un clin d’oeil ironique plus qu’humoristique qui montre la vivacité d’un texte comme le Don Quichotte mais pour combien de temps encore…

Avec Alberto Manguel, auteur de célèbres ouvrages sur la lecture, grand amoureux des livres nous entrons dans son intimité littéraire. D’ailleurs il le dit en ouverture de son article intitulé  Plaisir de la lecture  : « ma bibliothèque est une sorte d’autobiographie ». Il va déployer pour notre plus grand plaisir, une infinité de références dans cette courte réflexion sur les livres qui ont traversé sa vie. Lire pour le plaisir de la découverte ou le plaisir d’apprendre, pour celui des voyages ou de l’oubli pour mieux y revenir. Mais si « Les théologiens ont décrété que Dieu lui même ne peut revenir sur le passé ;  ce pouvoir nié à tout auteur appartient cependant à chaque lecteur désireux de relire la première page d’un conte », ou encore pour le simple plaisir de la musicalité d’un texte. Lire pour le plaisir du dialogue, lire pour découvrir la pensée d’auteurs illustres. Tout cela constitue un plaisir intellectuel dont nos sociétés aujourd’hui rejettent hélas le prestige, nous dit-il.

Manguel y souligne la place et l’intérêt de la critique littéraire. Existe-t-il un rôle à la critique ? S’interroge-t-il. « Dans le meilleur des cas, le rôle d’éclaireur que les Français qualifient de passeur, c’est à dire quelqu’un qui offre à d’autres lecteurs ses propres découvertes. » En effet.

Et qu’ils soient de plus ou moins bonne qualité, il précise que leur fonction est au moins celle de nous apprendre à être « plus attentifs, plus perspicaces, plus intelligents, autrement dit, à mieux lire ». L’article passionnant d’Alberto Manguel par ses références riches et nombreuses, pour sa vision fine et affûtée réjouira le lecteur prêt à ouvrir encore d’autres portes car c’est bien là le rôle d’un « passeur » ; l’amoureux des livres doit être capable de contaminer autour de lui, partageant sa passion des livres, proposant au lecteur le miroir que le livre lui tend et que récursivement il nous tend quand enfin il cite Maria Elena Walsh : « Et si un jour te désespère un grand silence/sache que ce silence est le mien ».

Claude Margat dans L’accroche se refuse, quant à lui, à voir un écart entre littérature de gare et grande littérature, car lire est une aventure intime, c’est une activité qui procède du même élan que « le retrait méditatif ». Il ne manque pas cependant de préciser que pourtant, « ceux dont le vocabulaire expose de nombreux manques sont perclus d’autant d’aveuglements ». Nous cherchons tous dans les livres que nous choisissons de lire, un complément de rêve, nous dit-il, et l’aventure se trouve, pour sa part, tout autant dans un roman que dans une thèse, grâce au pouvoir des mots, à celui de la langue.

« Lire ouvre l’accès à la parole dormante des choses de la vie ».

Le recueil étant conçu comme un dialogue entre les sept amis, Claude Margat termine sur cette magnifique citation de Kafka, les livres sont bien « la hache qui brise la mer gelée en nous ».

Et c’est un Eloge du coup de hache que nous propose Lambert Schlechter qui, dans une provocation facétieuse, énonce : « On peut (très)(bien) vivre sans lire ». Tout aussitôt citant Montaigne qui bien qu’aimant par dessus tout la vie, disait aussi à propos des livres : « C’est la meilleure munition que j’aye trouvée à cet humain voyage. »

« Nous sommes quelques-uns à ne pouvoir vivre sans lire. » dit-il.

et « Comment peut-on vivre sans lire ? »

« Pages reliées ensemble en fascicules pour former un livre, le texte comme absolue exception parmi les préoccupations des hommes, le geste d’ouvrir un livre : irrepérable, invisible, inexistant, l’activité de lire n’a presque jamais eu lieu, il faut chasser le gibier, labourer la terre, puiser de l’eau, il faut sauver sa peau, il faut de jour en jour survivre, il y a le soleil qui brûle, il y a la terre qui gèle, il faut ramasser du bois, il faut essayer de faire du feu, il faut se protéger contre la pluie, être chaque matin à son poste, faire ses courses, de temps en temps un rapide coït, et tourne le manège frénétique des naissances & des décès, il faut enterrer les morts, et des paroles circulent, aussitôt dissoutes, les corps s’immobilisent, les corps pourrissent, au XVIIe siècle, pendant la nuit, Spinoza écrit son livre, quelques-uns au cours des siècles feront le geste d’ouvrir son livre, quelques-uns passeront des heures & des heures devant ses pages, pendant que tourne, effréné, le manège des naissances & des décès. »

« Vivre sans lire ? Inimaginable. »

La dernière contribution est une courte nouvelle de Catherine Ternaux intitulée Achète-nous plutôt un truc pour rigoler

Un livre sait-il garder un secret ? Candice est une petite fille qui lit beaucoup parce que sa mère avec laquelle elle vit seule, lit beaucoup aussi, surtout des livres empruntés à la bibliothèque. « Heureusement qu’il y a les livres, dit la mère ». Les livres sont, pour la petite fille, des boîtes magiques dont on ne sait pas toujours ce qu’il y a dedans. A côté de son lit, des journaux de bandes dessinées…

Nous avons chacun une bonne raison de lire ou de ne pas lire, de choisir ce livre plutôt qu’un autre.

Mais quelques soient ces choix, pour l’amoureux des livres, lire procure toujours un surplus de vie… et tant pis pour les autres.

Marie-Josée Desvignes

05/08/15

Claude Chambard,

Né en 1950, lecteur, écrivain, typographe, éditeur, traducteur

Créateur et imprimeur-typographe des éditions À Passage / Le Coupable, à Bordeaux (en 1979).

David Collin

Né en 1968, écrivain, éditeur-collection « Imprescriptible » aux éditions Metispresses et colelction « Quatre vingts Mondes », aux éditions de la Braconnière ( et producteur du LABO, atelier de création radio de la chaîne culturelle de la radio suisse (RTS-Espace 2)

Christian Garcin,

Né à Marseille où il vit, a publié poèmes, essais, récits de voyages, nouvelles, histoires pour la jeunesse, un livre de photographies et quelques romans.

François Gaudry est traducteur littéraire, membre de l’ATLF, a traduit de nombreux écrivains espagnols et latino-américains.

Alberto Manguel

Né en 1948, écrivain traducteur, éditeur et critique canadien

Claude Margat,

vit à Rochefort-sur-Mer, en terre d’Aunis, où il écrit et peint les paysages du rivage sud Atlantique.

Lambert Schlechter, vit au Luxembourg où il est né. Ecrivain, philosophe et poète

Catherine Ternaux,

Née en 1961, est bibliothécaire, elle écrit des nouvelles, des livres pour enfants et des essais.

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"J'ai mis tous mes efforts à former ma vie -voilà mon métier et mon ouvrage" Montaigne

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