Langue interdite (la langue a-mère) Editions Alcyone, septembre 2018

La langue maternelle, est-ce la langue de nos mères ? Celle de notre petite enfance, peut-être même différente de celle de la mère ? Celle qui nous donne notre identité ? Si tout passe par le langage, elle est toute puissance quand l’écrivain s’en empare faisant œuvre « avec » et « contre », tout à la fois lui appartenant et s’en tenant éloigné. Sait-on toujours si elle nous constitue ou nous dépossède, si elle est nôtre ou étrangère ?

L’écrivain parfois ou le poète plus souvent la tient éloignée de lui, la cherche dans un ailleurs, un autre idiome, peut-être une langue fantasmée, dans le refus, la honte de ne pas posséder celle d’une ascendance déniée.

L’exil est un voyage aux frontières du mystère, de l’absence et du manque d’amour.

Parfois il arrive aussi que son accès se pare d’un double interdit ; quand la mère elle-même s’est tenue loin de l’enfant, lui refusant ce partage. Alors, dans les mots du corps s’inscrit le silence au cœur même de la parole niée. Dans cette crise de langage, les mots deviennent de véritables « sables mouvants » (Bataille) piégés par la fulgurance et la rage du dire.

L’exil, l’abandon et la petite musique lancinante de cette langue amère composent ici l’acheminement à son indépassable expression.

Dans l’exil de la langue

dans l’épaisseur des songes

dans la nasse des mots

puiser au puits du temps

réconciliation et silence.

I – L’EXIL DE LA LANGUE

Dans la nuit, la langue

La langue m’a perdue au jour de ma naissance

au milieu de décembre

la nuit s’est levée sur le seuil de ma vie

au socle des limons creusés dedans la terre

la lumière s’infiltre et je suis confondue

*

Mères immobiles aux écumes de sable

transformatrices du tout

une parmi les vôtres

la figurine avance

obstinée suspendue

au-dessus d’un pont.

*

Silhouette filiforme

seule comme les femmes de Venise

fluettes en réduction

indéfiniment allongées

dans ma solitude

je me tiens à distance

tant je sais parler à mes morts

*

De la nécessité de trouver une langue

qui parlerait par ma voix secrète

au plus intime de mon labyrinthe

j’ai – éreintante recherche dans la sphère des jours

abandonné l’illusoire trajectoire

la vie prend trop de place

et me trahit sans cesse.

*

Je ne parle pas la langue de ma mère

et par dessus la lagune

c’est celle qu’on dit maternelle

pourtant qui me parvient.

*

Je t’ai soumise ô langue mère

à l’inutilité de ta parole

à mon absolue volonté d’exister

à vouloir dire à vouloir taire

tu es restée langue morte

ou plutôt lettre morte

ou encore dirais-je l’être mort

féminin masculin confusion des genres

quand langue et matrice se confondent

dans l’indifférence de la chair

*

Dans la déperdition et l’horreur

perte de la langue

dissimulation des traits

immolation de la déesse-mère

plus d’idole

de jour comme de nuit

absente enferrée

mais toute puissante la langue.

[…]

Publié par

"J'ai mis tous mes efforts à former ma vie -voilà mon métier et mon ouvrage" Montaigne

Un commentaire sur « Langue interdite (la langue a-mère) Editions Alcyone, septembre 2018 »

  1. « Nommer la parole absente » – cette recherche d’une langue en exil parcourt ce triptyque poétique. Cette langue, est-elle maternelle, est-elle celle d’une terre, est-elle celle d’une mère, est-elle au delà ? On avance par touches sensibles dans une interrogation qui prend corps à travers les mots de Marie Desvignes, mais pour toucher toujours une ambiguïté continue : cette langue qui prend corps, qui peut-être est le corps, est aussi insaisissable, au delà des mots. Cette recherche est-elle prise au piège ? Pourtant, la force de la langue poétique rend le corps – très présent – et les sensations, vivant et vivantes. Le verbe fait chair. Ce questionnement qu’elle poursuit, à mon avis, n’est pas vain – il y a une parole qui se crée, dans le cheminement, dans l’écoute du corps et des sens. C’est ce que me dit ce recueil, de belle langue, de Marie Desvignes.

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