Cantilène des pierres (inédit)

IMG_20171018_111836 (2)

Chaque exil est une pierre incrustée dans le cœur des hommes dès lors qu’ils craignent pour leur liberté. Dans le crépuscule ou à l’aube, ils sont parfois contraints de partir, laissant tout derrière eux. Ils quittent une terre, une culture, des habitudes de vie et alors ils ne savent pas. Que, lancés dans l’espace, ils seront projetés dans un monde sans attaches, sans nécessité d’être, en oubli d’eux-mêmes et de leur naissance. Pour échapper au destin, il leur faudra sentir sous leurs pieds une terre accueillante. S’ils ne la trouvent pas, alors, ils renonceront parfois à appartenir, à être d’une histoire, d’un lieu, d’une langue et parfois même d’une famille.

[…]

Le sentiment d’exil se transmet par-delà les silences, comme une fuite nécessaire et incontournable, comme une fatalité. Nous ne pouvions nous sentir ni d’ici ni de là. Toi, tu mourras sur cette terre qui t’a adoptée, par fidélité à ce père qui te l’a offerte. Nous, toujours par fidélité, ne pouvions, à notre tour, que partir pour construire un ailleurs meilleur. Ne pas se retourner et filer droit devant. Ton père, né sur cette terre âpre et sauvage, mythique et mystérieuse, fascinante et terrible a fui cette Barbagia, comme beaucoup de migrants de son île et, est mort à l’hôpital, en France. Nous ne saurons jamais si, comme un des personnages de Sergio Niffoi, il a entendu la Voix… Mais, c’est… pendu avec le fil du téléphone qu’on l’a retrouvé. Dans La légende de Redenta Tirià, un village à quelques kilomètres de Nuoro, oublié de Dieu et des hommes, détient le taux le plus important de suicides. Aucun de ses habitants ne fait de vieux os. Misère, honte, douleur, désillusion se font plus fortes qu’ailleurs. Niffoi y raconte l’histoire de cette vieille femme aveugle aux cheveux couleur aile de corbeau qui viendra stopper les suicides, car elle se dit fille du soleil et a le pouvoir de stopper la Voix à laquelle vous ne pouviez qu’obéir dès lors qu’elle vous appelait : « Ajò ! Irbrìgadi, ca su tempus tuo est’arribau ! » ( eh toi, prépare-toi, ton temps est arrivé). Les hommes alors utilisaient leur ceinture et les femmes une corde. La mort personnifiée est un lieu commun en Sardaigne, si l’histoire de Niffoi est pure fiction, la légende, elle, est bien connue.

[…]

Notre mémoire est ce lieu impalpable que l’on se doit de revisiter en dépit de cette sensation étrange mêlée de honte et de culpabilité qui ne manquera pas de nous assaillir. Le philosophe Gilles Deleuze dit : « Je crois que l’un des motifs de l’art et de la pensée c’est une certaine honte d’être un homme ». On peut dire comme Primo Levi qu’il cite aussi (« quand j’ai été libéré, ce qui dominait c’était la honte d’être un homme »), qu’après avoir traversé des épreuves, on éprouve la honte parce que Gilles Deleuze a raison : « l’homme ne cesse d’emprisonner la vie, ne cesse de tuer la vie ».

[…]

La voix de l’Histoire parle pour faire mentir les silences et les sortir de l’oubli. Celle des Hommes se tient éteinte dans les couloirs de l’âme. Il leur faut de l’audace, du courage et des larmes parfois pour faire plier la peur, affronter les dragons intérieurs, oser retourner la herse de la souffrance. Et lorsqu’ils ne l’ont pas fait, comment leur en vouloir ? Lorsqu’ils n’ont pas trouvé la force, la capacité, une vérité ou ce qui en fait office par la nécessité de solder, la litanie des malheurs revient et s’impose aux générations suivantes. Dans le labyrinthe des silences, je tire le fil des mots, je déroule l’écheveau du temps. Mais le temps n’existe pas. D’hier à aujourd’hui, il n’y a qu’une ligne brisée qui ne peut que se ramasser.

[…]

Cinq heures le matin, elles sont trois, trois silhouettes drapées de noir dans le tumulte des parfums et de l’air, l’esprit calme, le corps étreint. Une brise légère caresse leurs paupières, soulève les pans de leurs longues pelisses, glisse sur les eaux du port.

La lune en soie noire et dentelles blanches drape l’horizon dans ses jupes. Un silence de larmes flotte sur le port, s’étire jusqu’au cœur de la ville. S’irise une brume claire, se glisse un murmure sourd, le cri des mouettes tournoie au-dessus de l’eau. Plusieurs jours avant de faire retour sur ces terres d’exil, j’ai attendu. Je ne savais pas ce que je craignais le plus. Te retrouver ou te perdre encore une fois. La ville même m’est apparue étrangère. Les bruits et le souffle de la terre, le rythme de sa respiration sous mes pas, ses odeurs, sa lumière. En elle, englouti ton silence. Je n’ai pas trouvé les secrets scellés sous les pierres trop lourdes des chagrins qui ont encombrés ta jeunesse. Je me suis refusée à trahir ce silence douloureux que tu n’as pas voulu partager avec moi et qui avait inondé tes poumons. Au seuil d’une aube limpide, je m’avance sur les pierres et le marbre, me heurtant encore à des portes verrouillées. Je n’ai pas délivré l’amertume. J’ai laissé le rossignol flirter avec le ciel, emportant avec lui nos sourires et nos rires.

Chaque heure du jour et de la nuit a son silence. Ce lieu que tu aimais a gardé trace de tes pas. Là où les pierres pensent se respirent tous les secrets. Je marche le long de la jetée. Un chant profond monte, venu de plus loin… Turri, trri, trri. huit fri fi ti tii,.. fffffff…. fffff…

Dans quelle attente se révèle-t-on ? Quel chant ultime berce nos cœurs ? Ce murmure, l’entendent-elles, ces trois femmes de noir vêtues, ces trois générations ?

Aube claire d’une nuit d’été, des rêves frêles et nombreux, des anges par-dessus les toits de la ville. Dans les dernières lueurs du jour ou un peu avant, quand la clarté s’avance fragile encore, que celle des lampadaires diminue, que les battements de mon cœur s’apaisent, je m’apprête à faire mes adieux. Et pour toi, le rossignol chante…

Publié par

"J'ai mis tous mes efforts à former ma vie -voilà mon métier et mon ouvrage" Montaigne

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s