Le Chant des blessures, Sybille Claude, LEGS Edition, 2017

Le chant des blessures

Le Chant des blessures

Sybille Claude

LEGS Edition, 2017

« Tout ce que j’ai reçu de la vie c’est un énorme bouquet de cicatrices »

Le Chant des blessures est un premier roman, écrit par une toute jeune écrivaine, Sybille Claude. Un premier roman dédié à sa mère, un premier roman autour de l’implacable réalité du peuple haïtien comme en témoigne l’émouvante seconde dédicace : «  Au nom du père, poète assassiné. Au nom du frère, voyageur clandestin. Au nom de la mère, puits de douleurs. Au nom du peuple qui jongle avec ses quatre perles de misère bleues. Misère fleuve. Peuple estampillé au feu de la misère. »

La jeune narratrice Sarah Aurore retrace le parcours des douloureuses souffrances qui touchent une même famille. Le roman s’ouvre sur ces mots qui en rappellent d’autres toujours trop d’actualité ailleurs dans le monde et particulièrement à nos frontières, en Europe : «L’eau a eu raison de la ténacité de mon frère. […] Je n’avais jamais imaginé qu’un jour je pleurerais un boat people dans ma famille ».

5 avril 2004, au cœur de l’opération Bagdad, Port-au-Prince vit encore sous le feu des exactions et de la répression, assassinats, viols, violence, débâcles dans les quartiers, « ici l’agressivité est une norme ». Sarah est une petite fille dont le père vient d’être assassiné de cinq balles dans la tête. Son père, poète, qui lui a donné le goût des mots et des livres. Ce père, un soir n’est pas rentré, ne l’a pas prise sur ses genoux pour ensuite « dans son bureau, délier la langue de la poésie. On l’avait troué de balles »

«  Pour tromper le temps, d’abord elle tresse, et puis elle tresse, enfin elle tresse ».

Elle lit et elle écrit, beaucoup pour contrer l’adversité et détourner la souffrance. « Je ne suis pas Père et je ne suis pas un joyeux poète de l’amour. Ma poésie c’est l’eau et les quatre planches et les cartouches et les bouches des mitrailleuses et la chaise et les larmes-poignards de Mère. »

Son seul horizon ce sont les mots, la littérature, les poètes, elle rêve pour ne pas voir la cruauté de sa vie, elle fuit dans cet espace de silence où parfois ceux-ci se refusent à elle, mais elle continue, il n’y a que les mots qui la tiennent : « Je suis une rurale de cœur. Je suis une fille des arbres. Je suis un champ de canne. Je suis une hutte indienne, une Cayenne à la peau d’ébène qui va pieds nus à la rencontre de l’eau. »

Son père n’est plus, son frère a fui la misère et a péri noyé dans les eaux de ce grand voyage vers un grand pays qui devait sauver leurs vies. « Ce pays est foutu, dit l’oncle, avec l’ingérence des grands pays qui s’érigent en guide suprême ».

Sa mère demeure dans le deuil impossible du père et du fils, « elle dresse une muraille diamantine » entre elle et sa fille, « elle a cessé d’être [sa] mère pour ne pas avoir quelqu’un d’autre à pleurer », elle n’est plus l’ombre que d’elle-même. « Mère part comme une pluie torrentielle réduite à ses gouttes les plus fines. J’ai photographié la mort. Elle est partie en pleurant ».

Sarah se retrouve seule « dans un quartier où tu pouvais te faire violer à six heures du matin derrière un bus en panne à quelques mètres de chez toi sans que personne ne vienne à ton secours. ». Que reste-t-il à une fille seule pour survivre, la prostitution ? Elle cherche du travail, n’en trouve pas, finalement elle sera serveuse.

Et toujours elle écrit ou tente de comprendre dans les mots de la poésie de son père le sens de ce qu’il a écrit :

« Dessiner sur ces cheveux les courbes de l’existence, de l’alphabet T-R-A-G-I-Q-U-E et les 1-2-3 perpétuels entre ombre et clarté, trainant la marque de cette violence magique des rires et de sourds rires dans un univers de rage qui suinte, coule, inonde. Les fleuves de craintes barbares, des fous barbares des héros barbares et des tra-la-la épileptiques, qui de loin là-bas se barrent.  Névrotiques, psychopathes, sagesses : RAGE folle ; tessons de vies éparses qui butinent, glanent, se brisent, se cassent.

Le verbe pue et tue p’tain !

[…]»

Ce court texte porte l’émotion de drames multiples que vivent ou ont vécu il y a peu encore, les hommes, les femmes, les enfants de ce peuple soumis depuis des décennies à une condition absurde dans ces quartiers où règnent le meurtre, le viol, la misère, la nécessité de fuir, le mépris de la minorité très riche, et la corruption d’une société qui n’oeuvre en rien pour les siens.

Sybille Claude livre un premier roman fragile mais dont l’écriture contient des fulgurances que l’on retrouve ailleurs chez les grands poètes que compte Haïti.

Sybille Claude

Sybille Claude est née le 29 mars 1990  à Delmas, Haïti. Ses études secondaires terminées, elle a étudie la Linguistique à la faculté de Linguistique appliquée de l’Université d’État d’Haïti. Passionnée de lettres, elle travaille comme enseignante aux Cours privés Edmé à Pétion-Ville. Son premier roman, Le chant des blessures, est une véritable épopée d’une famille en temps d’incertitude.

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"J'ai mis tous mes efforts à former ma vie -voilà mon métier et mon ouvrage" Montaigne

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