Lame de fond (inédit), roman

(incipit)

Les vagues

Silhouette longiligne et d’une élégance rare, elle se tient, immobile, au bout de la jetée. Le jour décline délestant les dernières brumes vaporeuses au-dessus des eaux du port, enveloppant les gestes des pêcheurs venus vérifier une dernière fois les amarres des chalutiers. Un vent doux et léger siffle dans les cordes, rend une musique étrange dont les accords dissonants se mêlent aux voix des hommes qui s’interpellent depuis le quai. L’air est moite, l’orage menace ; au loin, des éclairs illuminent le ciel. Les eaux du port sont sombres, de petites vagues se forment dont l’écume argentée vient se coller à la proue des navires. Elle regarde sa montre, fait quelques pas le long de la berge, s’arrête, regarde au loin puis de nouveau sa montre. Légère dans sa robe de mousseline, elle se dirige vers le café le plus animé du quartier. Un homme l’attend. Il est là depuis plusieurs heures, attablé, l’air préoccupé. Elle entre. Sans bruit, s’avance vers lui. Il se lève, empressé, prend ses mains dans les siennes, les porte à sa bouche, tente de l’embrasser ; elle tourne la tête. Il baisse les yeux et d’un geste de la main, l’invite à prendre place face à lui. D’un claquement de doigt, il interpelle le serveur, et avec la même autorité, index et majeur levés, il commande deux autres cafés. Elle arrange sa frange, fouille dans son sac, en sort un document. Il fait non de la tête tout en repoussant la liasse de feuilles, gardez-le, on fait comme on a dit. Elle range le document dans son sac, trempe à peine ses lèvres dans la tasse de café brûlant, se lève. Il essaie de la retenir, elle enfile son manteau. Elle pose une main sur l’épaule de l’homme, murmure quelque chose. L’homme détourne la tête et pousse un soupir. Elle sort, disparaît dans la nuit.

Quelques minutes plus tard, il règle la note au comptoir et quitte l’établissement.

Il marche jusqu’à la mer, flâne dans l’herbe humide qu’un vent furieux arase soulevant plus loin le tapis de la mer démontée. Les vagues coiffées d’écume embrassent les galets, lèchent le sable. Plus loin, elles vont se fracasser en contrebas sur la roche, dans un tonnerre assourdissant. Il est venu contempler une dernière fois, dans la lumière du soir, ce ciel, jamais le même. Le sel corrode ses joues, colle à ses muqueuses, donne à ses yeux la brillance et l’éclat noir de la passion. La lumière baisse d’un coup. Sous la voûte embrasée, comme dans son crâne, tempêtent ses silences, sa colère évanouie. C’est un homme triste, là, dans le timbre du vent et son souffle puissant. Bientôt les ombres portées sur les parois crayeuses couvriront les nues de leurs ailes noires, la lune vêtue de sa mélancolie n’aura plus à offrir que des larmes aux promeneurs.

Chapitre 1

Paul Clemens

14 juin

Quatre mois plus tôt…

Je presse le pas, glissant de temps en temps un coup d’œil derrière moi. C’est la troisième fois cette semaine qu’il est là, juste là, juste derrière moi, à moins de cinquante mètres, l’inconnu à l’imperméable gris anthracite et au chapeau de feutre noir. Il n’est pas tout jeune, pas vieux non plus. Élégant et mince, il se tient légèrement courbé vers l’avant ; le visage fermé. Il a l’air de quelqu’un qui a tout son temps. Il adapte son pas au mien. Il accélère quand je cours, il fait mine de s’arrêter, quand je ralentis. Et là, précisément, je ralentis, histoire de vérifier, mais cette fois, je lui fais face, d’un coup. Surpris, il stoppe net. Pas gêné, il me regarde, impassible, puis se tourne vers la vitrine du marchand d’antiquités, rajuste son chapeau un peu plus sur ses yeux. Pas de doute, c’est bien après moi qu’il en a. Il suffirait que je lui demande ce qu’il me veut. Mais je n’y arrive pas. Je soupire et je retourne à mon aquoibonisme habituel. Certains jours, je fais un détour, je m’arrête pour reprendre un café, je lambine. Il est toujours là. Je ne le remarque à chaque fois qu’après avoir franchi le pont. Je m’attarde souvent sur ce pont. J’y guette les variations de l’air dans le courant des eaux fluviales. Je regarde les nuages aussi, même les jours où je suis en retard, je suis le passage des péniches. A chaque fois, arrivé au bout de la rue, il disparaît. Et c’est essoufflé et en nage que j’arrive au bureau où je tombe nez à nez avec ce crétin de Durand qui ne manque jamais de me signifier mon retard. C’est de plus en plus fréquent et je n’y peux rien, j’arrive à la bourre. J’ai beau mettre mon réveil de plus en plus tôt, je lui dis, je ne l’entends plus. Alors fatalement je suis en retard. Je me rue sur la machine à café. Je suis inquiet, de plus en plus inquiet. Que me veut ce type pour s’intéresser à moi de la sorte ? Moi qui passe inaperçu au milieu des autres, qui n’ai rien à me reprocher, ni rien qui, de près ou de loin, puisse intéresser quelqu’un. Non vraiment, je ne vois pas. Ma vie est des plus monotones. Parfois, j’envie ceux qui, dans ce monde que je ne sais pas habiter, s’agitent comme des papillons de nuit en quête de lumière. Je me contente de les observer. J’idéalise la vie trépidante de ces hommes cravatés toujours affairés, de ces mères de famille débordées, coincées entre biberons et dossiers professionnels. Puis, je les imagine, coincés entre travail et loisirs et je ne les envie plus. Mais oui, il m’arrive de les envier, même si je n’ai aucun sens du commerce ou des échanges, et que ma nature mélancolique ne se plie ni au dynamisme ni à l’hyperactivité de ce genre d’activité. Je me vois endossant le costume d’un business man dont j’admire l’élégance, pour me rendre compte que c’est seulement cet aspect que j’aime en eux. Parfois je rêve tout simplement de changer de vie. Il suffirait de presque rien pour que celle-ci devienne plus attrayante. Un coup de foudre par exemple, un coup de tonnerre dans mon ciel, un éclair de génie qui me donnerait l’illusion que j’existe. Un événement indépendant de ma volonté et qui viendrait dévier le cours de ma destinée. Dans mes pires moments de solitude, j’imagine un dernier autodafé, brûler tous mes livres, détruire tous mes carnets. Et dans cette pulvérisation de mon espace, je me sens devenir vivant, neuf. Il suffirait de peu de choses, oui… pour bousculer mes habitudes.

Je n’ai ni travail lucratif ni loisirs, je suis libre, mon seul métier est d’écrire.

[…]

Publié par

"J'ai mis tous mes efforts à former ma vie -voilà mon métier et mon ouvrage" Montaigne

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