Entre parole et silence, une philosophie du minéral (dans Le Renégat, A. Camus)

image exil et royaume camus

A l’occasion du centenaire d’Albert Camus, ma modeste contribution

 « Lui, il était seul, à côté de l’Homme. De tous les hommes. De tous ceux qui justement n’avaient pas la parole. » dit Catherine Camus dans une interview donnée à Médiapart en juin dernier.

C’est sans doute cet aspect de l’écrivain qui m’a fait me sentir proche de lui, le sens qu’il donne au mot « solitude », au mot « silence » et à la parole confisquée.

Tout me rapproche de ce « dire » ou ce « taire » qui parcourent l’oeuvre de Camus et qui constituent ma propre réflexion.

Etre du côté de ceux qui n’ont pas la parole, entre parole et silence, dans mes combats intérieurs et dans ceux que je partage en publiant de la poésie, du côté des enfants en difficulté scolaire, des femmes, celles qui souffrent, celles qui ont perdu la parole, celles à qui on ne l’a jamais donnée, celles qui n’ont pas su la prendre, celles qui se la sont vue confisquée…

Durant mes études de Lettres, j’ai commencé une thèse sur Camus, que je n’ai pas terminée pour de multiples raisons…

Je profite de cette année particulière (pour moi) et centenaire d’un écrivain que je place au-dessus de beaucoup, pour publier une réflexion qui a été un travail de recherche universitaire, et lui faire une petite place sur mon blog.

Le titre de mon mémoire « Entre parole et silence, une philosophie du minéral » résume à lui seul, les rapprochements évoqués plus hauts. Cette réflexion s’est élaborée autour d’un texte « mineur » de Camus, un texte dont on ne parle jamais, une courte nouvelle intitulée « Le Renégat ».

3 juillet 2013

ENTRE PAROLE ET SILENCE

(extrait de Une philosophie du minéral, M.J DESVIGNES, mémoire de DEA, 1998, Aix-en-Provence, déposé aux Archives du Centre A.Camus, à la Cité du livre, la Méjanes, Fondation St John-Perse)

 

Paru dans l’Exil et le royaume en 1957, Le Renégat est un texte qui a motivé peu de travaux tant sa facture est apparue mystérieuse pour les contemporains de son époque. C’est sans doute que ce texte qui n’est ni une nouvelle ni un récit, ni un projet romanesque véritablement abouti et bien trop court, s’apparente à une sorte de tropisme décalé, une sous-conversation d’un narrateur-personnage amputé de la parole qui n’est pas sans rappeler les personnages de Beckett.

Très peu de travaux, en effet, lui ont été consacré et Roger Quilliot lui-même dans la Pléiade, s’il lui accorde quelques lignes, parle d’un texte « mystérieux à la lecture » dont «  [il] n’a pas eu la possibilité d’étudier le manuscrit » et dont il dit avoir lu peu d’indications à l’intérieur des Carnets hormis cette annotation de Camus : « c’est l’histoire d’un chrétien qui adopte l’idéologie marxiste » ou encore cette boutade : « c’est le portrait du progressiste chrétien ».

En 1977, Etienne Barilier exprimait dans son ouvrage sur Camus Littérature et Philosophie : « On peut le dire aujourd’hui : Camus est daté dans la littérature […] l’auteur de l’Homme révolté est  » dépassé  » », il s’agit de montrer ici 20 ans après ces propos et un demi siècle après l’écriture de l’Homme révolté justement, combien Camus est loin d’être dépassé.

Dans une perpétuelle déconstruction du texte et du personnage, le fil narratif brisé ou bloqué renvoie spéculairement l’image de l’absence de parole du personnage auquel on a coupé la langue. Seules les oppositions symboliques soutiennent le fil du texte dans une métaphorisation du silence et de la parole par le sel ou le soleil tout puissants et qui rongent tout, hypertrophiant la parole, et l’eau qui coule telle la parole lave et apaise.

Création littéraire d’avant-garde que l’on peut rapprocher d’une certaine littérature très contemporaine où l’homme est gagné par le soupçon dans ses pensées, ses intuitions, ses sensations, ce texte interroge une fois encore l’absurde de la condition humaine incarnée par cet homme apparemment masochiste mais qui, en même temps, semble s’apparenter à la figure du christ et à celle de la souffrance.

« Notre époque fait l’expérience du doute radical, nous dit Dominique Viart à propos de la littérature contemporaine, non plus méthodique comme dans la démarche cartésienne, mais existentiel et sensible. Ce n’est pas seulement le champ du discours qui connaît cette dépression bien analysée par Jean-François Lyotard dans la Condition post-moderne, mais tous les champs de l’activité humaine. Autour de nous, loin de s’estomper, l’aire du soupçon s’est accrue ».1

Par ailleurs, sous la forme d’un texte court, si le récit trouve sa place dans Le Renégat, dans l’expérience du sujet grâce au monologue, à la sous-conversation du personnage, ce sujet-là n’est pas un homme en particulier qui serait narrateur et personnage mais peut-être bien encore comme souvent chez Camus et Dostoïevski, l’Homme dans son universalité.

Cette inquiétude existentielle prend alors la forme dans le texte de Camus -que l’on peut rapprocher de l’écriture d’un Beckett ou d’écrivains d’aujourd’hui comme Volodine, Darrieussecq, Michon dont les personnages partagent « la terrible certitude d’errer ou d’omettre » comme le dit Pierre Michon- d’une désubstantialisation des corps, d’une perte de repères essentiels, dans l’égarement d’une conscience à laquelle, la célèbre formule dostoïevskienne : « tout est permis », fait écho le : « il faut être méchant »2 du renégat.

Entre oui et non, bien et mal, l’autre et le même

Rien n’est absurde en soi ou par soi, disant cela Camus remarque là que l’absurde naît toujours d’une « comparaison » entre deux ou plusieurs termes disproportionnés :

« L’absurde n’est ni dans l’homme, ni dans le monde mais dans leur présence commune » (MS, 120).

De ce point de vue, l’attitude du renégat s’explique parfaitement, depuis son désir de conquête loin de chez lui à son geste final qui réalisera sa vocation première de toute puissance. Le « tout est permis » de Dostoïevski des Possédés ou des Frères Karamazov ou celui de Camus dans Caligula exprime cette toute puissance qui mettrait l’homme au rang de Dieu.

B.T. Fichte dans son essai3 sur Camus contestait à Pierre Nguyen-Van-Huy4 cette phrase selon laquelle :

« L’homme camusien est inimaginable sans l’autre : toute l’œuvre est construite en fonction de l’autre ».

Il semble pourtant ici que sans cette menace que représente l’autre pour le renégat, il n’y aurait pas de récit.

Toutefois, cette difficulté même pour le renégat peut se comprendre tout autant par l’impossibilité à être présent au monde, par ce caractère d’étrangeté qu’incarne si bien Meursault lui-même, que par sa difficulté à composer avec l’autre ou les autres.

Dans la logique de l’absurde telle que la définit Camus, la fuite dans la religion est une solution que certains choisissent ou que d’autres subissent. C’est le cas du renégat.

Toutefois, on peut préciser que le renégat, s’il a été influencé, était libre de suivre ou de ne pas suivre cette voie, seule son incapacité à choisir entre bien et mal est responsable de son choix. Il croit qu’il pourra faire le bien se sachant lui-même mauvais, ce qui semble intenable comme situation. Car le renégat est un esclave-né au sens que donne Camus à ce terme, il a besoin de se réfugier sous une autorité, il ne peut supporter de porter seul le poids de son existence.

Et malgré son désir de puissance il va trouver plus fort que lui dans ses persécuteurs qu’il voulait convertir. Ceux-là incarnaient le mal mais leur force leur donnait raison. En pliant sous le mal, il trouve sa satisfaction. Il semble que la vérité soit pour le renégat dans cette acceptation, dans cette soumission au mal incarné dans la figure du fétiche. Pourtant, là où le renégat n’est décidément pas fiable, c’est qu’en dernière instance, il renonce au mal, et on pourrait voir là un échec de ses maîtres. C’est encore une fois l’incapacité du renégat à se prendre en charge et puisqu’il n’y a plus d’issue… La signification, le souci de la finalité semble être une caractéristique du renégat.

L’épreuve extrême a-t-elle suffi à lui faire rendre les armes, à devenir meilleur malgré lui ? Il semble que ce soit ce que tenterait de nous dire cette fin éloquente.

A moins qu’il ne faille voir dans cette soumission finale, l’acceptation, entre oui et non dans laquelle se tenait Camus lui-même et qui lui faisait désirer « être pierre parmi les pierres » (MS, 74), dans cette philosophie du minéral, de la tentation suprême de tout néantiser. Accepter le néant comme seule vérité. En ces lieux désertiques, le renégat n’a plus lui aussi qu’à attendre, vivre l’engourdissement de la pierre, céder au sommeil de l’esprit :

« Il est des lieux où meurt l’esprit pour que naisse une vérité qui est sa négation même » disait Camus dans Noces (N, 23)

Tout comme Caligula pour qui le néant figure la seule vérité perceptible à l’homme, concluant qu’il faut tuer les gens pour les rendre heureux, la même logique folle et meurtrière s’empare du renégat qui savoure sa victoire après avoir tué le missionnaire, étendant les bras vers le ciel « qui s’attendrit ».

Il semble qu’une fois encore, ce que nous signifie Camus, c’est le caractère stérile du bavardage qu’il reprochait tant aux romantiques :

« Words, words… le bavardage romantique est mensonge en ce qu’il contredit son aspiration mystique qui, de tout temps, exige vide et silence »5.

Ce que confirme d’ailleurs la dernière phrase du texte : « Une poignée de sel emplit la bouche de l’esclave bavard ».

En effet, dans cette seule phrase, Camus exprime l’anéantissement de la parole stérile du renégat, esclave tout désigné de sa condition.

Acculé à la confession ou ne pouvant échapper à sa conscience même malade, le renégat comme l’homme du souterrain de Dostoïevski ou J.B. Clamence nous livre le récit de son échec et quasiment la « justification » de ses actes, pour enfin nous révéler sa vérité sur l’homme et l’humanité : l’homme est mauvais et la vie est un enfer, ou encore : l’homme est mauvais mais peut-être doit-il souffrir pour devenir bon ?…

L’homme, entre nature et culture

La conclusion pessimiste que donnent à lire des textes comme le Renégat ou la Chute ou encore Notes d’un souterrain et qui consisterait à ne trouver aucune vraie générosité à l’homme, aucun sentiment désintéressé, ne lui découvrant au contraire que prétention, orgueil, appétit de domination rejoindrait la tradition moraliste du XVIIe s.

Comme le signale encore E. Sturm6 :

« L’homme du souterrain classe Rousseau parmi ses ennemis mortels et tourne en ridicule son épithète fameuse : ‘l’homme de la nature et de la vérité’ »,

mais il rajoute cependant, que c’est en faisant la critique sévère de la société qu’il découvre que l’homme n’est qu’un « produit de la civilisation si bien figuré, si bien assimilé que ce qui passe pour des qualités essentielles ne sont que des habitudes acquises. Ainsi, l’instinct de possession est, parmi d’autres, la conséquence des lois qui, depuis des siècles, marquent la distinction entre mien et tien et qui ont misérablement séparé les hommes entre maîtres et esclaves ».

Pourtant, ce texte s’inscrit bien dans une nouvelle forme d’humanisme à laquelle contribuent les textes contemporains dont Dominique Viart dit, cette fois dans Prétexte 7 :

« Non plus la foi aveugle dans la grandeur de l’homme et l’avènement de ses lendemains, mais l’attention à ses faiblesses, ses errements, à une apparente « insignifiance » en fait très signifiante ».

En effet, dans Retour à Tipasa, Camus oppose les capitales du crime aux collines de l’esprit. Il voudrait corriger les servitudes du temps et les libertés de l’espace, défricher le chemin qui va de la violence à la paix, des villes aux collines. Faut-il voir là un rapprochement avec Rousseau. Pourquoi pas ? Mais en 1952, Camus écrivait :

« Le socialisme d’aujourd’hui se voue à construire la société contre la campagne. C’est pourquoi il est terreur8. »

Et dans L’Homme révolté :

« Pour les chrétiens comme pour les marxistes, il faut maîtriser la nature. Les Grecs sont d’avis qu’il vaut mieux lui obéir » (HR, 595).

Le renégat, esclave-né figure l’antithèse de l’esprit grec. Ainsi, le soleil, le vin, le sel sont des poisons pour lui, il ne sait pas en user.

« Il est indécent de proclamer aujourd’hui que nous sommes les fils de la Grèce. Ou alors nous en sommes les fils ‘renégats’ »9(E, 854).

Ce que confirme le renégat qui dit avoir :

« un compte à régler […] avec la sale Europe ? Des renégats, nous dit-il,  remonteront les déserts, passeront les mers, rempliront la lumière d’Europe de leurs voiles noirs, […] sèmeront leur sel sur le continent, toute végétation, toute jeunesse s’éteindra, et des foules muettes aux pieds entravés chemineront à mes côtés dans le désert du monde… » (ER, 1592)

C’est bien dans ce désaccord entre l’homme et la nature, entre l’homme et le monde, que réside l’absurde condition de l’homme. L’inhumanité qu’incarne le renégat et qui est révélée par son besoin de faire le mal, est bien de ce monde, le premier résultat de cette confrontation entre l’homme et le monde est dans cette prise de conscience de leur différence. Si je pouvais être arbre parmi les arbres, nous dit en substance Camus, mais le monde que j’habite est décidément trop différent, lui durera quand je périrai.

« Etre pierre parmi les pierres, pour que la vie ait un sens ».

Le thème du désert comme celui du silence des pierres, ces lieux d’attente où baigne le Rien imprégné de la proximité du Tout n’est pas sans rappeler l’enfer crépusculaire, les ruines, les « fins de partie », bref, l’univers beckettien que stigmatisent par moment les anacoluthes, la « bouillie », et les « râ-râ » de cette nouvelle signalant à la fois la désintégration de la conscience du renégat en même temps que celle d’un monde.

 

La pierre, une « philosophie du minéral »

Lorsque Ponge interroge la parenté de l’homme et du monde, ne pénètre-t-il pas au cœur des choses, leur donnant et leur prenant tour à tour la parole ? Camus avait dit à Ponge dans une de ses lettres, rêver d’une « philosophie du minéral »10 et c’est sans doute cette parenté-là entre l’homme et le silence du monde que Camus lui aussi souhaitait quand il disait « non, ce n’était pas moi qui comptais, ni le monde mais seulement l’accord et le silence qui de lui à moi faisait naître l’amour » (N,60)

Camus nous dit Laurent Mailhot, « voit confirmée dans Le Parti pris des choses sa propre intuition « qu’une des fins de la réflexion absurde est l’indifférence et le renoncement total – celui de la pierre » (Pl.II, 1665). Cette métaphysique de la pierre développée dans l’Exil et le Royaume mais aussi dans le Malentendu ou encore l’Eté, révèle la tentation de Camus au désert, à l’immobilité, au silence.

« La pente naturelle de l’homme c’est de se ruiner et tout le monde avec lui » ( CII, 152)

« Car les ruines rejoignent la pierre, la nature, le point de vue des choses. »11

Le royaume pour le renégat ou pour nous aussi est-il sur terre parmi les hommes dans la communion et la fraternité ou dans la nuit, le désert, le silence, dans un ailleurs improbable, un paradis fantasmé ? Se tenir dans ce « rien »,

« n’être rien ! […] Bien entendu c’est à peu près vain. Le néant ne s’atteint pas plus que l’absolu. » (É,107)

Il s’agit seulement de ne ressembler à rien, ni destruction, ni création, pour renaître, il faut en des lieux désertiques, vivre l’engourdissement de la pierre, se rendre à la terre (mère) dans ce qu’elle a de plus minéral et sceller un « destin de pierre » (É,107)

En devenant pierre il est ainsi possible d’atteindre ce silence intérieur.

Mais le renégat, à la fin de la nouvelle, entend une autre voix qui parle en lui, qui cherche à atteindre sa conscience, son corps. Après la désintégration, la réintégration d’une conscience ? Il y a ici une mise en abîme du désert de cette conscience dans l’espace du désert (« que le désert est silencieux ! »). Le renégat entre dans une nuit obscure et silencieuse qui lui emplit les yeux, son corps brûle, il est obligé d’hésiter à nouveau mais il est trop tard. Pourtant la seule vérité, carrée, lourde, dense, ne supportant pas la nuance c’est bien celle du mal… Dans cette valse-hésitation on comprend que tout n’est que bavardage et que seul le silence est vérité. Il est trop tard en effet et le renégat n’aura du royaume qu’une vision nostalgique et fugitive.

La contradiction, les oppositions ne résident pas seulement dans les questions, elles sont aussi liées aux choses, aux éléments.

Tout s’oppose et se complète. Parole et silence, chaud et froid, vie et mort, bien et mal, ordre et confusion…

Chacune de ces notions a ses correspondances très précises dans l’intelligence du texte. De plus, l’ambiguïté, conséquence de la complexité de l’existence, voulue et consciente est plus marquée encore dans cette nouvelle que dans les autres nouvelles de l’Exil et le royaume. Elle met en jeu une progression et un développement d’un regret nostalgique, celui de l’enfance, de la pluie (qui lave tout) et tout ce qui pourrait atténuer sa souffrance. L’opposition des éléments prend une valeur symbolique et fait écho à l’ambiguïté qui tient tout le texte.

Les éléments : le feu et l’eau, le soleil et le sel…

Dans l’Envers et l’endroit, Camus disait :

« Entre cet endroit et cet envers du monde, je ne veux pas choisir, je n’aime pas qu’on choisisse. »(Pl.II, 49)

Les contradictions qui régissent l’homme et le monde sont incontournables, la nature humaine est profondément ambiguë. Le drame intérieur du renégat est justement ce conflit entre une volonté de certitude et une incapacité à se positionner. Ce sont les oppositions fonctionnelles, idées et symboles du texte qui marquent cette ambiguïté.

C’est d’abord l’opposition silence et parole qui s’exprime dès les premiers mots du texte. Il faut mettre de l’ordre dans cette tête (où règne la confusion la plus totale), oui mais comment ?

« Depuis qu’ils [lui] ont coupé la langue, une autre langue,[…] quelque chose parle ou quelqu’un qui se tait soudain et tout recommence. »

Et le renégat raconte l’arrachement de la langue par les hommes de Taghâsa. Geste dont il ne faut pas occulter le caractère castrateur qu’il tient dans l’économie du texte, car c’est là l’endroit du péché.

C’est bien par la parole qu’il a pêché et donc par les idées.

L’immensité du désert comme celle du silence emplit le texte mais les silences n’ont pas la même qualité selon qu’ils naissent « de l’ombre ou du soleil » (N,70). Et à l’intérieur du silence naît l’opposition violente du soleil et de l’ombre des rochers, des pierres.

« Le feu au-dessus de sa tête perce l’épaisseur de la pierre ». (Pl.I, 1582)

et encore :

« L’ombre ici est bonne. Comment peut-on vivre dans la ville de sel, au creux de cette cuvette pleine de chaleur blanche ? »

Lui qui ne rêvait que de soleil et d’eau claire dans ses montagnes glacées du Massif Central. Le « voile de chaleur » s’oppose à la « douce neige molle », à la fin il ne rêve que d’une « seule vraie pluie », lui qui avait pourtant choisi de servir le royaume du mal en voulant propager un mode de vie dont l’essence symbolique est le sel blanc et la chaleur féroce.

Dans le désert, le renégat prend conscience d’un autre désert, celui de son exil, de sa prison, et de sa soif d’absolu et de possession. La position du soleil durant ces vingt-quatre heures du récit du renégat correspond aux différents silences de ce lieu, le désert. Les silences du désert épousent la conscience de l’homme.

Le silence de l’aube est calme, végétal, vivant, il correspond à l’enfance, à la liberté (nostalgie du renégat qui réalise qu’il n’était pas si malheureux…). A midi il est massif, écrasant. La fureur se mêle à la chaleur, prisonnier plusieurs jours durant, puis réduit à l’état d’animal au fond d’un trou, à l’ombre, puis torturé, on lui fait boire une eau noire (lui qui rêvait d’eau claire), puis il subit les rituels de lavage ou… purification ? toujours sous le soleil du midi. « Le fétiche régnait comme ce soleil féroce ». Les cris de douleur ou de possession qu’il entend le conditionne au mal, il apprend à « adorer la haine immortelle de l’âme ».

« Mais il y a surtout les silences des soirs d’été ». (N,70)

Et le silence dévorant de la nuit qui emplit tout. Ce silence correspond-il au silence intérieur à l’homme ? Il attend alors la nuit, avec « ses étoiles fraîches » et « ses fontaines obscures » qui « pouvaient le sauver, l’enlever aux dieux méchants des hommes ». La nuit, « froide vigne d’or » qu’il ne pouvait voir puisqu’alors toujours enfermé, et où il pouvait boire à loisir pour calmer le sel de sa bouche béante « que nul muscle de chair vivant et souple ne rafraîchit plus ».  Selon Serge Doubrovski :

« Le soleil qui glisse sur tout, qui pénètre tout, écrasant de présence, est le symbole de la participation vitale, qui unit les règnes naturel et humain12 »..

Pourtant ici, il semble que le soleil, symbole de vie, soit poussé à son paroxysme et devienne synonyme de mort et de haine, la nuit au contraire est « fraîche et son ombre n’abrite aucun dieu ».

Dans l’Etranger, Meursault en venait à faire partie intégrante de cet univers brûlant :

« Le soleil était maintenant écrasant. Il se brisait en morceaux sur le sable et la mer » (E, 1165)

Le soleil brouille tout, endort les sens, abrutit, décompose les choses. Le renégat est lui aussi sous influence, celle, écrasante d’un dieu unificateur qui réduit et soumet tout selon sa volonté et sa force. La puissance des éléments témoigne de la petitesse de l’homme, il n’a qu’à se soumettre « sous le soleil cruel de la vraie foi ».

Le bien est donc réellement « une limite qu’on n’atteint jamais » tandis que le mal… et la nature est décidément bien supérieure à l’homme. Alors commence le retournement, « si moi aussi je suis méchant je ne suis plus esclave… » mais « si je m’étais trompé à nouveau… » Ce qui entrave sans cesse le renégat c’est ce doute permanent, cette alternance entre bien et mal.

C’est toujours l’envers et l’endroit.

L’absurde n’est pas absence de sens, au contraire, c’est parce que les choses ont un sens qu’elles sont absurdes.

« L’absurde naît de cette confrontation entre l’appel humain et le silence déraisonnable du monde ». (MS, 113)

Pour être en accord avec le monde, pour atteindre ce point d’équilibre fragile et « tenter d’accorder sa respiration aux soupirs tumultueux du monde » (N, 56), il faut accepter d’ « être humain et simple ». (EE, 49)

« Camus voyait en Dostoïevski l’auteur d’ouvrages immensément riches de signification contemporaine, et considérait  les Possédés comme une œuvre prophétique, pas seulement parce qu’elle préfigurait notre nihilisme, mais aussi parce que ses protagonistes étaient des âmes mortes ou déchirées, incapables d’aimer et souffrant de cette impuissance, désireuses de croire et ne le pouvant pas, tout comme ceux qui peuplent notre société et notre monde spirituel. »13

Le texte porte en sous titre « un esprit confus ». Le caractère particulièrement déroutant d’un texte tel que Le Renégat tient très précisément à la confusion qui y règne et aux nombreuses questions qu’il pose. La mise en abîme de la confusion s’opère dans l’énonciation particulièrement troublante et dans l’opposition permanente entre les pensées du renégat et les éléments de la nature.

Ainsi, après lecture et étude, nous n’avons plus nous-mêmes qu’à nous taire et acquiescer. La solution du silence s’impose et réduit à néant même notre propre analyse. Tout n’est que bavardage.

Solitaires et profondément conscients que nous sommes, la confession ouverte du renégat nous renvoie à nos propres interrogations, d’où l’efficacité et la modernité de l’œuvre de Camus qui ouvre des portes mais ne les referme pas, sur un univers qui se dérobe sous nos pieds dans l’espace des possibles.

Editions utilisées

Albert CAMUS,

PI, PII Œuvres complètes, Pléiade I, 1962 et II, 1965.

N, E’ Noces suivi de l’Eté, Folio, Gallimard, 1997.

HR L’homme révolté, Folio, Galllimard,

E L’Etranger, Pléïade I, 1962

Ouvrages critiques sur CAMUS:

Etienne BARILIER,

Albert Camus, philosophie et littérature, Editions l’Age d’Homme, 1977.

Serge DOUBROVSKI,

La morale d’Albert Camus, Preuves, octobre 1960.

Brian T. FITCH,

Le sentiment d’étrangeté chez Malraux, Sartre, Camus et S. de Beauvoir, « étranger à moi-même et à ce monde », Editions Minard, 1964.

Pierre NGUYEN-VAN-HUY,

La métaphysique du bonheur chez Albert Camus, Neuchâtel, A la Baconnière, « Langages », 1962.

Laurent MAILHOT,

Albert Camus ou l’imagination du désert, PUF Montréal, 1973

R. QUILLIOT,

La Mer et les prisons, Gallimard, 1970.

Ernest STURM,

Conscience et impuissance, Dostoïevski et Camus, Parallèle entre « le Sous-sol » et « la Chute », Librairie A.G. Nizet, Paris, 1967.

Articles :

Anne-Marie AMIOT,

Un romantisme corrigé, « entre oui et non », in Albert Camus, Revue Europe, octobre 1999, n° 846.

Dominique VIART,

– Ecritures contemporaines n°1 Mémoires du récit, Editions des Lettres Modernes, Paris, 1998

– Revue Prétexte n° 21/22, consultable sur site Internet http//prétexte.com

Revue littéraire Europe n° consacré à Albert Camus, octobre 1999.

Auteurs cités :

S.BECKETT,

Fins de partie, Minuit, 1957.

L’Innommable, Minuit, 1953.

DOSTOIEVSKI,

Notes d’un souterrain, Pléiade

1 Dominique Viart, Ecritures contemporaines n°1 Mémoires du récit, Editions des Lettres Modernes, Paris, 1998, p.12.

2 cf note de Roger Quilliot, Pléïade Albert Camus, Théâtre, récits, nouvelles, p. 2044

3 B.T. Fichte, Le sentiment d’étrangeté chez Malraux, Sartre, Camus et S. de Beauvoir, ed Minard, Lettres Modernes, 1964

4 Pierre Nguyen-Van-Huy, La métaphysique du bonheur chez Albert Camus, Neuchâtel, A la Baconnière, « Langages », 1962, p. 36.

5 Anne-Marie Amiot, Un romantisme corrigé, « entre oui et non », in Albert Camus, Revue Europe, octobre 1999, n° 846.

6 Ernest Sturm, Conscience et impuissance, Dostoïevski et Camus, Parallèle entre le « Sous-sol » et « La Chute », Librairie A.G. Nizet, Paris, 1967.

7 Dominique Viart, Prétexte n°21-22, site Internet http/ prétexte.com

8 Lettre personnelle à R. Quilliot, 1952, et citée par celui-ci dans la Mer et les prisons, p. 234

9 cité in Albert Camus ou l’imagination du désert, Laurent Mailhot, p. 302

10 Lettre au sujet du Parti pris des choses de F. Ponge, 27 janvier 1943, Pléiade II, 1963.

11 Laurent Mailhot, op.cit p. 242.

12 Serge Doubrovski, La morale d’Albert Camus, Preuves, octobre 1960, pp. 39-49

13 Voir la préface de Camus à l’édition anglaise des Possédés – New-York : A.E. Knopf, 1960, p. 19-20

 

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"J'ai mis tous mes efforts à former ma vie -voilà mon métier et mon ouvrage" Montaigne

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