Legs et littérature n°8, Revue haïtienne, Spécial Marie Vieux-Chauvet, octobre 2016

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l’éditorial de ce numéro sur le site de Legs et Littérature

          Ce numéro 8 de Legs et Littérature  entièrement consacré à l’oeuvre de Marie Vieux-Chauvet, regroupe dans la première partie,  huit articles autour de ses principaux romans, révélateurs de son engagement et de son besoin d’éclairer nos consciences sur la réalité d’Haïti, et quelques réflexions sur ses personnages féminins ; une partie est consacrée à deux portraits de l’écrivaine ; une autre présente chacun de ses romans ; dans la partie « création » de la revue, chacun des auteurs présentés rend hommage à l’écrivaine, et enfin, des repères bibliographiques sont donnés en toute fin.

Est-ce un hasard si un jour, Legs et Littérature m’a demandé une première contribution à leur toute jeune revue (née en 2013) ? Mon attachement pour la littérature des Caraïbes était déjà ancien, et celui pour Haïti m’était venu à ma découverte de l’oeuvre de Frankétienne pour laquelle je me suis littéralement enthousiasmée. Grâce à un ami haïtien, j’ai relu  René Depestre, Lyonel Trouillot ; il m’a fait découvrir Dany Laferrière, Marie-Célie Agnant, puis Stephen Alexis, Yanik Lahens, et dernièrement Mackenzy Orcel et James Noël.

Frappée par la luxuriance de cet univers haïtien coloré et si mouvant, qui sait distiller émotions et images fortes tout en réinventant la langue, c’est sans aucun doute Marie Vieux-Chauvet qui me l’a rendu encore plus proche. Et j’ai donc proposé ma lecture du chef-d’oeuvre, Amour Colère et Folie, son oeuvre la plus lue et la plus contestée aussi, pour ma deuxième contribution à Legs et Littérature. Parce qu’elle portait une dimension féminine de révolte et d’engagement, sensible à la condition humaine des plus pauvres et aux drames sociaux,  non, ce n’était pas un hasard ; toute ma réflexion et mon intérêt pour la littérature tourne depuis toujours autour de cette thématique entre Parole et Silence et ce, dès mes premiers travaux à l’Université, notamment sur Camus et ensuite dans mes propres écrits.

Comme le rappelle Carolyn Shread, dans son éditorial à ce numéro spécial consacré à Marie Vieux-Chauvet, ma réflexion lors de ma contribution à ce numéro (dans mon article Engagement et résistance dans Amour Colère Folie) s’est en effet concentrée autour de la parole de Marie Vieux-Chauvet, cette parole qu’elle a osé prendre par l’écriture de fiction pour dénoncer la violence de la dictature de son pays. J’ai voulu souligner le courage et l’audace dont relève son écriture tourbillonnante, un courage et une audace qui pourtant lui ont valu bien des prises de risques, ennuis et querelles familiales et sociales.

Cette parole qu’il fallait oser prendre, pour dénoncer, a son corollaire, le silence et Carolyn Shread le souligne dans son éditorial titré « Les silences de Marie Vieux-Chauvet ». Un silence dans lequel la plupart plongeait pour se cacher et d’autres pour mieux réfléchir. Un silence qui est fait d’abord de la terreur portée par la tyrannie de la dictature mais un silence nécessaire aussi pour demeurer serein au milieu des tempêtes. C’est de ce silence à soi (comme on a une chambre à soi…) pour contrer la violence et la peur, auquel Carolyn Schread fait référence à propos de Marie Vieux-Chauvet, non que la peur n’ait jamais atteint l’écrivaine bien sûr mais le besoin de dire était bien plus fort encore.

– Le premier article s’appuie sur la Correspondance entre Marie Vieux-Chauvet et Simone de Beauvoir. L’auteur de cet article, Kaïama L. Glover voit en l’écrivaine une théoricienne sociale, orientée vers « une critique féministe des sphères privées et intimes » que la publication d‘Amour Colère et Folie –grâce à Simone de Beauvoir- fera entrer  chez Gallimard en France. C’est en effet une femme courageuse qui devait faire face à la domination masculine (son mari y compris) et celle d’un pays aux prises d’un dictateur. « En tant que bourgeoise, mulâtresse, femme et écrivain, Marie Vieux-Chauvet se situait dans l’oeil du cyclone sociopolitique qu’était l’Haïti de Duvalier », écrit Kaïama L. Glover.

L’oeuvre de Marie Vieux-Chauvet est une critique radicale de la société haïtienne et cette critique sociale est au fondement de l’ensemble de son oeuvre romanesque. Son livre devait se vendre et être lu, c’est ce qu’elle souhaitait plus que tout au monde mais il a été cause de malheurs autour d’elle et l’a conduite à l’exil. Elle dut se résigner à écouter son mari et récupérer le stock, le détruire après que plusieurs membres de sa famille ait été assassinés.

– « Claire, entre conformisme et révolte », article de Ulysse Mentor, propose une lecture de la trilogie Amour Colère et Folie, orientée vers un des personnages principaux, « silencieux » et complexe, celui de Claire, héroïne du premier récit Amour. Ce personnage mutique dont la révolte contenue explosera dans l’acte meurtrier en toute fin, est une femme dont la colère est aussi la résultante de passions intérieures puissantes -révolte contre l’autorité parentale, contre cet amour incestueux et inavoué qu’elle éprouve pour son beau-frère, et ces désirs puissants d’exister à tout prix contre lesquels elle ne peut pas lutter- qui voient triompher dans le dénouement la dimension politique du récit.

-L’article intitulé « Les Rapaces : un choc salutaire pour les consciences » de Marc Exavier propose une réflexion sur le roman Les Rapaces paru en 1986, ouvrage posthume qui revient sur les monstruosités du régime Duvalier. On y voit toujours ce combat de Marie Vieux-Chauvet pour dénoncer l’injustice et la misère sociale dans un désir profond de réveiller les consciences. Les Rapaces y dénoncent ces chefs qui ont tous les droits et laissent mourir de faim les enfants. Roman saturé d’horreurs mais dans une écriture toujours juste.

– Dans l’article de Max Dominique, il est question de trois héroïnes Lotus (dans Fille d’Haïti), Rose (dans Colère) Claire (dans Amour) mais aussi de Marie-Ange (dans Fond des nègres) et Minette (dans La Danse sur le volcan). Il y est rappelé en particulier combien l’écriture romanesque de Marie Vieux-Chauvet a pu scandaliser par son côté subversif qui n’hésite pas à dévoiler les défauts de l’âme humaine tout genre confondu mais aussi à proclamer et à revendiquer la liberté pour les femmes de s’exprimer. La violence de sa charge « dissipe l’aura d’espérance et d’utopie que soulevait par exemple le lyrisme de Roumain ou l’imaginaire follement optimiste et baroque d’Alexis ». C’est que c’est une écriture qui oppose une volonté de résistance et de lutte dans l’espace social mais aussi privé des personnages.

Yves Mozart Réméus s’intéresse dans son article « La danse sur le volcan : entre histoire, fiction et féminisme » à la manière particulière dont Marie Vieux-Chauvet a choisi de réécrire le récit de vie d’une actrice haïtienne (Minette) et la dimension idéologique de ce choix de l’auteur dans le contexte de l’histoire d’Haïti, au XVIIIe siècle à St Domingue sous la domination colonialiste, Minette incarnant alors un personnage « à la frontière de la scène et de la résistance ».

« La comédienne fictive, à la différence du personnage historique, est consciente qu’elle peut se servir de l’art comme d’une arme ». Ainsi si la véritable Minette pouvait refuser de jouer des pièces locales en créole et préférait le Français, de « bon ton » (selon le récit historique qu’en a donné Fouchard), le personnage de Marie Vieux-Chauvet « fonde sa position sur son respect de la dignité des Noirs ». « La distance que prend l’auteur dans son roman vis-à-vis des récits historiques se traduit par une image plus positive de la femme et des métis. » Elle permet aussi de donner à ce personnage réel, un nouveau destin, celui d’une femme bien plus libre encore que Minette ne l’était, d’une liberté qui aurait atteint à l’universalité, à quelque chose de plus grand qu’elle.

Jean James Estepha dans son article intitulé « La maison : lieu de refuge et de combat dans l’oeuvre de Marie Vieux-Chauvet » s’intéresse aux lieux et propose une grille de lecture de ce lieu qu’est la maison, point de départ dans Amour, Folie et Les Rapaces, de toute révolte, à la fois lieu de refuge pour se cacher et se libérer et, lieu de combat et de résistance. « Comment une maison peut être non seulement le lieu où l’on construit une œuvre mais aussi le lieu où l’on peut en détruire une autre ».

–  « Violence, refoulement et désir dans Amour et Colère » titre l’article de Dieulermesson Petit Frère, lequel analyse la psychologie des personnages féminins pris en étau entre une éducation rigide et féroce et des désirs de liberté légitimes en regard de leur histoire sociale. La violence tant sexuelle que physique sourd de ces pages lumineuses, contenue et étranglée qu’elle est par la domination masculine et la force, le désir de se libérer et de se venger. Elle naît de l’humiliation et de la frustration (amoureuse par ex pour Claire dans l’amour qu’elle a son beau-frère, dans Amour). Ainsi comme le fait remarquer l’auteur de l’article, la violence n’existe pas seulement dans le camp des bourreaux, elle accompagne la révolte. Dieulermesson Petit Frère souligne ici la violence qui traverse l’écriture de Marie Vieux-Chauvet pour exprimer la défaillance de la justice et ces sentiments de vengeance qui sourdent d’un passé lointain.

Deux portraits de l’écrivaine sont ensuite rapportés. Dieulermesson Petit Frère dans « Chronique d’une révoltée », évoque une auteure qui dérange, « parfait symbole de l’écriture du roman moderne haïtien ». Nous lirons également une rencontre entre Marie Alice Théard et Jean Daniel Heurtelou, neveu de Marie Vieux-Chauvet.

Dans la partie création :

-Le récit tendre de Serghe Kéclard : un amoureux des livres nous raconte son rêve de rencontre avec l’auteur et sa passion amoureuse pour l’oeuvre et la personne de Marie Vieux-Chauvet,

-Un poème de Inéma Jeudi (auteur publié aux Editions Temps des cerises) : « Vivre est en moi frôlement de vertige cohorte de soupirs qui font signe d’avancer dans l’acte net des ombres arrêtées en flagrance de lits d’orgasmes en délits d’infinies défaites » (extrait de Faillir propre),

-un billet à Marie Vieux-Chauvet signé Marie Alice Théard,

-une lettre à Marie, signée Mirline Pierre.

L’année 2016 a mis à l’honneur Marie Vieux-Chauvet, pour le centenaire de sa naissance, lors de la vingt-deuxième édition du festival « Livres en folie », l’évènement culturel le plus important en Haïti, après de longues années de silence après sa mort.

Parution du 8e de la revue Legs et Littérature consacré à Marie Vieux-Chauvet. Disponible sur Amazon et dans les deux librairies La Pléiade à Pétion-Ville et à Bois-Patate (Haïti).

« Nous dédions ce numéro à notre contributeur Kernst-Élie CALIXTE, lâchement assassiné le 22 décembre dernier, qui n’a pas eu le temps de voir son texte dans ce numéro. »

Au sommaire du numéro :

sommaire spécial M.Vieux Chauvet

site de Legs Edition

Le site institutionnel de LEGS ÉDITION héberge à la fois la maison d’édition, la revue Legs et Littérature et l’Association Legs et Littérature (ALEL). Chacune de ces composantes est gérée par un comité spécial et poursuit des objectifs en cohérence avec le projet LEGS.

La maison d’édition publie dans sept collections, entièrement dédiées à la littérature haïtienne ou en rapport avec Haïti. La revue Legs et Littérature est une publication semestrielle, consacrée à la littérature des îles francophones, mais aussi anglophones et hispanophones. L’association, pour sa part, intervient dans la recherche, l’enseignement, la circulation des textes dans les écoles et l’accès à la lecture sur tout le territoire d’Haïti.

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"J'ai mis tous mes efforts à former ma vie -voilà mon métier et mon ouvrage" Montaigne

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