Tout dort en paix, sauf l’amour, Claude Chambard, Éditions Le Bleu du ciel, sept 2013

Cinquième d’une série de douze volumes prévus, Tout dort en paix, sauf l’amour, fait partie d’un ensemble intitulé « un nécessaire malentendu ». Le lecteur habitué de Claude Chambard sait qu’il va y retrouver cette parole parcellaire, morcelée, entre fragments de prose et de poésie où s’entrechoquent les souvenirs d’enfance et les anecdotes de la vie d’un homme ordinaire, entre audace de dire et inquiétude de vivre ce « nécessaire malentendu »— qui constitue chacune de nos vies — inscrit en creux, « puisque tout le monde rêve » nous prévient le narrateur dès l’incipit.

Car c’est bien dans un rêve que nous embarque l’auteur, celui constitué de géographie du corps et des paysages, parsemé de citations empruntées à ses lectures aussi éclectiques qu’érudites, dans un montage digne d’un centon, et où chaque emprunt permet de croiser la réflexion d’un autre avec l’anamnèse. Une remontée toujours recommencée, un chant des origines, universel puisque chacun peut s’y reconnaître même si on ne connait ou ne reconnaît pas les lieux.

Et comme dans un rêve, tout se confond, la mer et le pays, les nuages et l’argile, « maintenant est un son, le plus calme, un son qui repose, qui a le pouvoir de lier les rêves, qui entraîne au retour, vers l’enfant dans la montée blanche. » Un rêve tourmenté, pas reposant. Un rêve toujours à la frange de la réalité, entre vie et mort, « au bord de l’abîme », « dans le ravissement & l’élévation, dans le point de rupture où éclate la jouissance ».

On est entraîné au-delà de ce dire autobiographique dans notre propre trajectoire et on lit, on écrit avec, « j’écris, je ne veux pas mourir »1 « je suis perdu dans une langue que je ne sais pas traduire ».

L’impossible à vivre devient l’impossible à dire, devient ce chemin que nous empruntons avec plus ou moins d’étonnement, de courage, conscients ou inconscients, dans un parcours flottant, entre deux-eaux, celle de la mer (celle de la mère ?) « Ne te penche pas tu vas tomber. Ne te penche pas tu ne sais rien de l’eau »

Comme dans l’impossible retour à l’enfance, les mots se cherchent une légitimité, une vérité. Toujours flottant, au bord du détroit, « je découvre avec stupéfaction que je suis encore un peu vivant »

 

Entre conversation mélancolique et ressassement mélodieux, jamais lyrique, ou à peine, sans pathos pour sûr, le texte questionne la difficulté de traverser, toujours seul, ces années qui nous séparent de la vie à la mort, en tentant peut-être de les mettre en mots, sans que se confondent et s’annulent les êtres qui empruntent la trajectoire : « les rayons de la lune glissent doucement, en paix, lui & moi, enfin reposés de l’univers, étendus dans la prairie fraîche, moi grand père au bord, au très bord de cette forêt où rien ne semble un arbre », dans cette douleur que c’est de compiler toujours et encore des lignes pour rendre réelle l’expérience, dans « l’inventaire des milliers de lignes que [j’ai] écrites » ; le narrateur dit l’amour, la sexualité, la perversité (de Grandmère), la volupté des femmes, l’empreinte des images dans l’âme, leur retranscription déformée ou intacte…

Vivre et survivre, deux malentendus… Demeure l’écriture.

 

On ne peut qu’être touché par cette voix qui nous parle de loin, une voix capable de se frayer une voie entre prose narrative et poésie où l’anamnèse explore le temps et l’espace, tentant de les reconstituer plus que de les retrouver, dans un collage si composite qu’on y lit l’âme du monde flottant dans l’univers.

Il dit : « L’amour efface une multitude de fautes. »2, les yeux fermés, pour déployer sa vue, pour retrouver le visage perdu, pour éviter d’amplifier ce qui lui répugne, pour imaginer le monde qui couvre le désert & l’empêche de croître »

Il est petit-fils, fils & père dans un monde en devenir – donc vers sa fin – , où demeure le doute, où le suicide est possible, où une solution est toujours envisageable tant que l’on a envie de vivre d’un rien, d’un rire & d’un souffle léger sur la joue, avec les langues & les cultures en partage. L’écriture est un déplacement.

Écrire c’est passer des frontières. Illégalement.

 ***

Notes

1 Emprunt à Georges Bataille, Le coupable,Gallimard, 1944

2 Première lettre de Pierre, chap 4 verset 8, La Bible

***

Claude Chambard, né en 1950, est lecteur, écrivain, typographe, éditeur, traducteur, créateur et imprimeur-typographe des éditions À Passage / Le Coupable, à Bordeaux (en 1979).

Un nécessaire malentendu, ont paru aux éditions Le bleu du ciel : La vie de famille, I (2002), Ce qui arrive, II (2003), Le chemin vers la cabane, III (2008), Carnet des morts, IV (2011) projet au long cours « d’entrevoir ce que la langue, la poésie, la prose peuvent transformer dans l’histoire la plus banale, la vie, l’amour, la famille, les amis, la littérature, la mort…. »

Publié par

"J'ai mis tous mes efforts à former ma vie -voilà mon métier et mon ouvrage" Montaigne

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s