Du mépris à la violence

Extraits de Un si beau métier… (190 pages)

Suite à mes années d’enseignement  (de 2000 à 2008) où la passion, l’amour de la transmission et l’intérêt que je portais  à mes élèves (même et surtout les plus difficiles) ont été mon engagement premier ; après avoir lutté contre un système que je ne comprenais pas, jusqu’à l’épuisement, j’ai rédigé ma chronique de ces années et de la décrépitude du système scolaire.

C’est une vision pessimiste, mais c’est la mienne, celle d’un  combat auquel pourtant je croyais.

(Ce livre d’abord accepté par les Editions Fayard en deux jours (c’était en 2004 ) avant d’être rejeté sans explication au moment de la signature, quelques mois avant ma réussite au CAPES et mon intégration,  puis en partie publié en 2008 au Seuil, dans la revue Actes de recherches en Sciences sociales, CAIRN… n’a finalement pas été publié. J’en donne ici quelques extraits de la 3e partie, p 90-115)

voir le sommaire ici Un si beau métier…

3. Du mépris à la violence…

« Si, dans notre pays, le mépris n’était qu’un « irritant » comme disent les Québécois […] … je crains que le mépris soit, bien plus qu’un simple « irritant », un principe structurant de notre société qui stérilise, pour une part, notre efficacité collective et alors même que les qualités professionnelles et morales de chacun sont souvent tout à fait remarquables. » H. Sérieyx, Le Zéro mépris, Editions Dunod.

Il n’aura pas échappé au lecteur qu’il n’a encore été question dans ces lignes de cette violence à l’école qui fait la une des journaux quasi quotidiennement, comme il ne lui aura pas non plus échappé que n’a été soulevé le problème qui réconcilie tout le monde sans distinction : le mauvais état de l’enseignement, les résultats déplorables et l’illettrisme de 15% d’enfants sortant du primaire. On met toujours alternativement en cause : les réformes successives, les mauvaises méthodes de lecture, la pédagogie inductive1, la fracture générationnelle, les divorces, l’incivilité, la société consumériste, et bien d’autres choses qui toutes participent du mal être qui gagne la société et la jeunesse, sans jamais se demander si l’insécurité dans laquelle évoluent nos enfants ne naît pas de celle que vivent les adultes qui sont responsables d’eux (ces enseignants qui en ont la charge, plusieurs heures par jour)…

Comment penser une école en bonne santé quand l’instabilité règne à tous les niveaux et que l’équilibre précaire dans lequel on installe les futurs professeurs, de plus en plus nombreux dans cette situation, vacille un peu plus chaque jour ?

Comment un élève, du plus sage au moins discipliné peut-il vivre sainement sa scolarité alors même qu’on le malmène en mettant à sa disposition non pas un enseignant différent pour chaque matière mais jusqu’à cinq remplaçants par matière dans l’année ?

Comment imaginer que le mépris avec lequel on traite les professeurs ne rejaillit pas sur les enfants ? Dans son étude réalisée par une des commissions de l’ACADI2, Robert Bosquet rappelle que « le développement de la personne dépend essentiellement de la capacité d’échange avec le milieu, du volume des échanges, mais aussi de la qualité et de la cohérence de ces échanges entre la personnalité et les différents milieux. Chaque être humain reçoit de la « culture » qui l’environne un certain nombre de modèles, d’exemples, de pressions et de stimulations, auxquels il réagit selon son style propre – soit par assimilation, acceptation, intégration, soit par affrontement, rejet, révolte. »3

Mais lorsque le sujet devient objet, et cela est valable d’abord pour ce professeur, la violence s’installe insidieusement et chacun y perd son âme un peu plus chaque jour.

Du côté des profs : burn-out/démission/suicide

« Il faut bien que tôt ou tard, les hommes ouvrent les yeux » Voltaire

L’Education Nationale reconnaît un «malaise enseignant » mais comme le rappelle Anna Topaloff, celui-ci « dépasse largement la question de la violence scolaire. Dans une enquête publiée en 2008, 67% des professeurs déclaraient se sentir personnellement concernés par ce « malaise » : 14% de plus qu’en 2004. Autrefois minime, le taux de profs songeant sérieusement à démissionner a atteint les 27% »4 Un peu plus bas, elle rajoute : « Christophe Lermuzeau, médecin-chef à la Verrière, une clinique spécialisée dans les troubles psychiatriques de enseignants  affirme : « la dégradation du statut du professeur dans la société est un des facteurs déclencheurs de la dépression nerveuse chez les profs les plus fragiles »5 Entre dépressions et désir accru de démission, il existe pour ceux qui s’aveuglent ou qui refusent de s’avouer vaincus deux autres alternatives bien plus destructrices : le burn-out et le suicide, le premier conduisant parfois au second. « Un professeur sur six en « burn-out » titrait Le Figaro du 21/10/2011 : une étude révèle que 17% des professeurs sont victimes d’épuisement contre 11% dans les autres professions. Les jeunes en dessous de 30 ans sont les plus exposés.

Il est un fait avéré par tous les fonctionnaires. « Les conditions de travail sont catastrophiques car il y a en moyenne plus de 10 000 agents de l’Education nationale par médecin.6 » L’Education nationale n’a pas une médecine du Travail qui suive réellement ses employés. Combien d’enseignants victimes de maladies graves (cancers, dépressions, ou maladies invalidantes) bénéficient d’un soutien et d’un suivi à l’issue de leur maladie. Aucun. Ils sont renvoyés dans leur classe ou sur des postes adaptés s’ils en font la demande, sur des mi-temps thérapeutiques ou mis d’office en invalidité car leur statut les protègent d’un abandon total mais ensuite pas de suivi, pas de prise en compte de leur état. En témoignent ces propos relevés sur Le Figaro du 21 octobre, dans les commentaires à la suite d’un article :« L’internaute Georges dénonce l’absence de prise en charge des enseignants par la médecine du travail : «J’ai fait un infarctus en 1989, avec arrêt de trois mois et mi-temps thérapeutique. Par la suite, et jusqu’à ma retraite il y a deux ans, à aucun moment je n’ai été vu par la médecine du travail malgré la pathologie cardiaque dont je souffrais.»Depuis peu, la MGEN commence à s’intéresser au malaise enseignant, il faut dire qu’ils sont bien placés pour voir ce qui se passe. Une étude a même été réalisée et publiée7. Rédigée par J.Mario Horenstein, psychiatre au CSMRP, cette étude y prend en compte : la culture/climat scolaire, les conditions de travail, la santé et la sécurité au travail. Comme le dit son auteur, en conclusion, « Le MENESR est confronté à la tâche immense d’offrir une meilleure protection à ses 1.323.000 salariés… Si la fonction publique est le parent pauvre de la prévention des accidents du travail et des maladies professionnelles, les établissements semblent occuper une mauvaise place à l’intérieur même de la fonction publique. La MGEN ne saurait faire à la place du Ministère ni les médecins MGEN empiéter sur les prérogatives des médecins de prévention. Toutefois un réseau national de santé MGEN avec du personnel ayant accumulé une expérience en contact, depuis des décennies, avec le personnel d’éducation, se doit de mettre cette expertise au service d’une « prévention à la source » auprès des établissements scolaires ». Et de fait, si les titulaires sont protégés par des statuts rédigés dans leur intérêt dès 1950 et s’il est vrai de dire que le plus souvent le contenu de ces statuts visant à protéger le corps enseignant se dilue dans la masse des problèmes et que plus personne n’a le temps ou la foi pour les appliquer, on peut rajouter que les professeurs titulaires dont on commence à peine à se soucier ont au moins l’avantage d’avoir des statuts. Pourtant si ces statuts datent (comme certains s’amusent à le dire), et s’il convient de les revoir, ce n’est bien sûr pas pour les voir disparaître… Les non-titulaires, de plus en plus nombreux, sont eux complètement inexistants aux yeux de l’institution. C’est certainement aussi parce qu’ils sont invisibles et non comptabilisés qu’ils demeurent les plus précaires, les plus vulnérables. Il n’est jamais fait référence de leur cas dans ces études où il est uniquement question des problèmes des titulaires qui sont eux aussi déjà bien réels et bien nombreux. Néanmoins ils sont très instructifs puisqu’on y apprend ce dont souffre la majorité des enseignants, et notamment « Selon nos recherches précédentes, l’évolution vers la maladie ne dépend pas uniquement du fait violent8 mais du contexte de sa survenue et des suites immédiates largement déterminées par le climat scolaire »9 Et là encore, lorsqu’on parle du climat scolaire on entend par exemple, les rapports qu’entretiennent entre eux les membres du personnel, et les agressions diverses dans le rapport aux élèves. L’ambiance de plus en plus individualiste, la « balkanisation » (petits groupes mis en compétition, faible communication mais qui peut se faire en fonctions des générations dans le primaire et des disciplines dans le secondaire) et ce que l’auteur appelle « la mosaïque mouvante » faite de la flexibilité et l’adaptabilité des enseignants qui acceptent différents rôles, montrent que les relations des enseignants entre eux ne sont pas prêtes de s’améliorer. Mais jamais il n’est fait allusion au recrutement de plus en plus important de personnels non reconnus, de ces invisibles… qui pourtant contribuent bien malgré eux, à la fois au maintien de l’institution (sans eux il y aurait un vide immense) et à la démolition du climat, et de la sécurité dans l’école, pour tous. Mais on ne peut en faire le reproche aux auteurs de ces études tant il est vrai que tout est fait pour rendre complexe la gestion du personnel enseignant. Il y a toujours de la honte à dire et surtout à voir les dysfonctionnements. Il y a en réalité un véritable déni du problème « non-titulaire ». Mais surtout il est bien délicat d’énoncer à la fois que les enseignants vont mal en faisant le distinguo entre les vrais et les « faux », puisque de toute façon ils vont tous mal, et puisque de toute façon, ils sont tous « profs », c’est donc inutile de les séparer. Ensuite, faire le distinguo revient à dire que c’est de la faute des non-titulaires et il y a une telle culpabilité dans ce recrutement que, du côté des professeurs, il y a cette peur que cette vérité « honteuse » les rende eux-mêmes « méprisants » aux yeux de leurs « collègues ». Comme le fait justement remarquer Maurice T. Maschino, « la condition enseignante ne prédispose pas à la solidarité, au partage de ses souffrances et de ses colères, elle enferme chacun dans son ego et l’y maintient. Tout est organisé, comme à l’armée, pour rendre très difficiles les rencontres, les concertations, les actions communes 10» Mais il n’y a pas que du côté des profs ou des responsables de santé qu’on n’ose dire.

Dans « Les raisons de la colère », Vincent de Gaulejac évoque la souffrance au travail et cet épuisement qui conduit de plus en plus de personnes au suicide, le burn out. En sociologue, il est au plus près des chiffres dans ce domaine et pourtant il consacre seulement deux petits paragraphes au problème des suicides des enseignants11. Ainsi commence-t-il un de ses chapitres12 par cette phrase : « Un mort dans la salle des profs. Vendredi, un enseignant s’est tiré une balle dans la tête dans un collège près de Nancy » titre en première page le Journal du Dimanche du 2 mai 2010. Le recteur de L’académie de Nancy-Metz, rapidement arrivé sur place, publie aussitôt un communiqué : « Les premiers éléments dont nous disposons tendent à démontrer que cet événement tragique n’est pas directement connecté à une situation professionnelle mais davantage à une situation personnelle. » Le Syndicat national des lycées et collèges, le SNALC juge cette conclusion un peu hâtive: «  Se donner la mort dans la salle des professeurs a puissance de symbole » ; et il en appelle à la conscience de chacun pour que l‘on sorte du déni permanent. Les mêmes arguments face à des faits similaires sont donc présents dans la fonction publique, comme dans le privé. Le suicide comme symptôme d’un mal-être ne serait donc pas propre au travail soumis aux exigences de la logique du profit. La pression financière ne serait alors qu’un facteur explicatif parmi d’autres. »13 Mais s’il le fait, même modestement, soyons honnête, c’est pour relever le silence de l’administration en ce qui concerne un malaise qui dépasse le simple constat d’une école en miettes. Les suicides de France Télécom ont été largement médiatisés, on connaît la souffrance dans la Police, on parle moins de celle des profs. Pourtant ils sont nombreux : l’Inserm comptabilise 39 morts volontaires chez les profs pour 100 000 en un an alors que la moyenne nationale est de 17 pour 100 000 et qu’elle est de 35 pour 100 000 dans la Police. Loin de vouloir faire état d’un relevé comptable de cette triste réalité, il convient de souligner l’humiliation, le mépris avec lequel ces personnels sont traités jusque dans leur mort. Le plus injuste est celui-ci. On a tous en tête le suicide de Lise Bonnafous, qui s’est immolée par le feu à Béziers en octobre dernier. Ce professeur de mathématiques d’une quarantaine d’années enseignait depuis dix ans14. Elle a justifié son geste aux élèves qui lui criaient : Madame, pourquoi vous faites ça ? en leur répondant : « Laissez-moi, c’est pour vous que je le fais ! ». Je ne connaissais pas Lise. Mais depuis le premier jour, je partage la conviction de « Ceux qui la connaissent » et veulent donc voir dans ce geste dramatique « un acte de révolte à l’instar des personnes qui se sont immolées dans d’autres pays pour lancer la révolution contre des dictatures. Elle l’a fait pour ses élèves. »15 Comment ne pas croire que c’est ici un cri de détresse, un signal fort pour symboliser une souffrance immense ! Une souffrance qui atteindra de plus en plus nos enfants eux-mêmes. D’ailleurs les suicides d’enfants ne se multiplient-ils pas depuis quelques temps ? Ce ne sont pas des hasards ! Les professeurs qui se suicident sur les lieux de leur travail ne le font pas pour « embêter » le monde ! Pas plus que les enfants qui le font à proximité de leur école ou dans leur collège. Et peu à peu ce sont toutes les couches de la société qui sont touchées, contaminées par le mépris. « La France est en état de  burn out » déclarait Jean-Paul Delevoye16 au JT d’Elise Lucet mercredi 10 janvier. Le médiateur de la République, dans son rapport en mars 2011 constatait et tirait déjà la sonnette d’alarme sur le dysfonctionnement de la Fonction publique. Il réitère dans son ouvrage paru en janvier dernier et insiste lui aussi sur le mépris qui gagne toutes les strates de la société. Le pays est usé psychiquement. « Comment croire, écrit-il, à l’impartialité d’un Etat qui se conduit fort mal comme employeur, quand on voit le sort des employés précaires de l’Education Nationale… »17

Au pays du verbe, la France reste muette. La tragédie de Lise18, victime de l’omerta de l’Education Nationale est dans toutes les mémoires et ne parvient pas à se dire. Au pays des Droits de l’homme il n’y a pas de coupable, que des victimes ? Non même pas, en fait tous coupables ! Lise elle-même bien sûr ! Même si elle a payé de sa vie ? Parce que peut-être son désespoir l’a conduite à un geste qui avait généré dans d’autres pays et pour d’autres causes, un mouvement et un élan national si fort qu’il avait déstabilisé toute la société. Je doute qu’elle ait calculé sa mort en anticipant pareil engouement de la part de notre population silencieuse et soumise. Plus vraisemblablement, la souffrance lui a fait retourner l’arme contre elle. Car dans l’Education nationale, on préfère se taire ou se tuer… A quoi bon crier quand le monde entier est atteint de surdité. Et puis, nous ne sommes pas en Tunisie, ou en Lybie, nos tyrans sont invisibles, ils sont multiples et se sont érigés sur fond de démocratie… Tous coupables alors ? En tout cas, chacun de ceux qui savent et se taisent et plus encore tout ceux qui sont devenus sourds face au murmure qui grandit ?!

Voici la lettre collective des enseignants du lycée Jean-Moulin de Béziers, elle mérite aussi l’attention :

« Notre collègue qui s’est immolée est décédée. Nous sommes tous bouleversés voire traumatisés. Nous sommes en AG depuis 2 jours, avons refusé d’accueillir les élèves en classe et décidé une grève illimitée jusqu’à ce que les responsabilités soient établies… Nous souhaitons une mobilisation générale pour que la souffrance au travail cesse et que de tels drames ne se renouvellent plus.

PS : Lise à dit en s’enflammant : « je le fais pour Vous ». Luc Châtel a menti, elle n’était pas suivie médicalement, ni fragile, mais consciencieuse, compétente, aimant son travail et courageuse. Nous comptons sur Vous tous. Merci de diffuser ce mail à toutes vos connaissances afin d’alerter l’opinion, pour que l’éducation nationale ne devienne pas France-Telecom… Merci »19

Quand allons-nous nous reprendre ? Quand allons-nous ouvrir les yeux ?

Du côté des élèves : l’effet miroir

« La précarité n’est pas un concept. Ce sont des personnes comme vous et moi, que le « système » laisse sur le bord de la route. Une entreprise, une rupture familiale, et la catastrophe survient. En France, on casse des individus ! »20J.P Delevoye

On a pris l’habitude en France de cloisonner les problèmes. Si les enfants n’apprennent plus rien c’est parce qu’ils préfèrent regarder la télé. Si les profs vont mal c’est parce que ce sont tous des névrosés en puissance, qui plus est, n’ont jamais quitté l’école. Si les parents sont devenus « consommateurs de l’école » c’est parce qu’ils suivent le fonctionnement de la société. Les parents détesteraient les profs qui détesteraient leurs élèves qui ne veulent plus apprendre. Et tout le monde se tire dans les pattes, chacun prêche pour sa paroisse, érigeant en vérité absolue SA vérité. Lorsqu’on souffre, on adopte deux positions : soit on rend l’autre responsable et on utilise une violence à son encontre, soit on retourne cette violence contre soi et on se détruit soi-même. Les enfants semblaient épargnés de la seconde solution. Après une violence reconnue et de plus en plus importante, rattachée à une délinquance qu’on voit s’aggraver (et dont on nous dit pourtant tous les jours qu’elle est en diminution…), apparaissent des actes de suicide et d’auto-destruction chez des enfants de plus en plus jeunes. Une enquête menée par l’AFEV sur la souffrance des élèves des quartiers populaires pour la 4e année consécutive révèle que 73,3% (+7,3% par rapport à 200921) des enfants disent ne pas aimer aller à l’école, 34% y sont stressés, 64% ne comprennent pas ce que l’école attend d’eux. Plus de la moitié ont reconnu avoir été victimes de violences entre élèves dans l’enceinte de leur établissement. Là encore, il y a une violence qui n’est pas mentionnée clairement. C’est parce qu’elle est invisible et ne se lit que dans les rapports de souffrance à souffrance, entre les enseignants et leurs élèves. Elle est pourtant signifiante dans les chiffres cités plus hauts : ils n’aiment pas allés à l’école, ne savent pas ce qu’on y attend d’eux et y sont stressés… une violence qu’ils vivent de manière subliminale, injectée chaque jour par petites gouttes et qui provient de l’ambiance-classe même. « Seuls 5% des élèves déclarent qu’il n’y a jamais de chahut dans la classe mais 49, 3% déclarent qu’il y a du chahut en cours « très souvent » et 45,5% « de temps en temps ». »22En effet, combien d’élèves se plaignent à leurs professeurs en ces termes : « je suis fatigué, y a trop de bruit, madame (ou monsieur) », « je peux pas travailler, il m’empêche d’écouter », « je comprends rien » (qui ne veut pas dire que l’enfant est idiot mais qu’il est en décalage avec les propos de l’enseignant, a manqué une étape du travail, etc). Le journal rapporte en effet que « le sentiment d’échec scolaire et le manque de confiance de soi sont partagés par plus de la moitié des élèves qui disent penser et ne pas pouvoir répondre aux attentes de l’école. L’ensemble, bien sûr, n’est pas sans effets sur la santé et l’état général de ces enfants… et se répercute à son tour sur leurs résultats scolaires. Les élèves interrogés sont 39 % à se plaindre de troubles du sommeil et 35,9 % de maux de ventre qu’ils attribuent pour un tiers au stress lié à leur scolarité. 23 Leur a-t-on jamais demandé ce qu’ils pensaient de leur professeur en terme de dynamique, d’énergie, de disponibilité ? Peut-être vaut-il mieux pas car ce serait encore mal interprété. Les a-t-on laissé s’exprimer sur leur façon de percevoir l’autre, l’enseignant ? « Madame, vous êtes fatiguée, vous devriez aller vous reposer », pas toujours prononcé ironiquement, loin de là. D’ailleurs « une part significative des élèves perçoit leurs enseignants de manière positive, et 57,2% des élèves enquêtés ont le sentiment que leurs enseignants s’intéressent à eux. »24 64% dans le rapport 2011. Le temps est une variable également dommageable. On demande sans cesse aux enfants d’aller plus vite, de se dépêcher de rentrer, de sortir, d’aller dans un autre cours. Ils suivent en cela le rythme de leur professeur (rappelons-nous que les professeurs non-titulaires n’ont pas de salle de classe attitrée et doivent se déplacer d’un cours sur l’autre et entre deux cours, doivent laisser une salle propre, un tableau net, un cahier de textes rempli… dans l’intervalle des deux cours). Quant aux quinze minutes de récréation accordées matin et soir, elles sont vite remplies entre un passage aux toilettes, au bureau du CPE pour récupérer un papier, ou au secrétariat, la bousculade pour rejoindre le groupe classe, etc. Les rythmes sont effrénés, les enfants toujours plus excités. Tout le monde court. Mais après quoi ???? Les rapports sont peu rassurants mais pas catastrophiques, les questions bien innocentes : « Aimes-tu aller à l’école ? », « Est-ce que tu t’ennuies à l’école/au collège ? », « Est-ce qu’il t’arrive de te mettre en colère à l’école/au collège ? et pour quelles raisons ? » Ce à quoi ils répondent majoritairement : « à cause d’autres élèves » (70%), « à cause d’une punition injuste » (40%), « à cause d’une remarque du professeur »(40%), 6,2% pour « autre » (sic). Et la détresse s’accentue et les suicides se multiplient, tour à tour reliés à la pression scolaire (peur de l’échec), aux violences et aux harcèlements de la part des autres élèves… jamais au stress ambiant qui contamine tout le monde. Alors que dans son article daté de janvier 2011, l’Express mentionne que les experts-psychiatres reconnaissent que « seulement » cinq suicides par an touchent la population des enfants de moins de 13 ans, il rajoute un peu plus bas : « Trois tentatives de suicide de jeunes entre 9 et 14 ans en moins d’une semaine relancent le débat sur le suicide infantile. Jeudi, une adolescente de 14 ans, fenêtre d’une classe de son établissement scolaire. La veille, un jeune de 11 ans s’était suicidé par pendaison à son domicile familial. Ces deux drames surviennent après le suicide par défenestration d »une jeune fille de 9 ans diabétique. »25 C’était en janvier 2011. On peut lire dans le journal Coté Caen daté du 14 janvier 2012, ce fait divers : Un enfant de 11 ans se serait suicidé dans la région de Vire, à une cinquantaine de kilomètres au sud-ouest de Caen, après « une histoire, semble-t-il, de mauvaise note et de comportement à l’école qui avait entraîné un reproche familial », a expliqué le procureur de la République de Caen, Catherine Denis, ce vendredi. L’enfant, scolarisé au collège Val de Vire, à Vire, se serait pendu à son domicile, à Coulonces, un village voisin.26 Un fait divers de plus, relayé par une presse locale qui s’ajoute à ceux relayés par les grands médias durant ce même mois de janvier 2012. En une semaine, début janvier 2012 c’est une collégienne de 12 ans, bien intégrée, sans problème… : « Lundi vers 23 h 40, les pompiers d’Avion ont été appelés à intervenir à Eleu-dit-Leauwette, près de Liévin, où une fillette de 12 ans a vraisemblablement attenté à ses jours avec un fusil de chasse. La jeune fille aurait laissé une lettre dans laquelle elle évoquerait des violences au collège »27 Et un adolescent de 14 ans : « Un adolescent de 14 ans a été retrouvé pendu aujourd’hui à Évry, dans l’Essonne, selon une information d’Europe1.fr. Selon la radio, l’élève avait annoncé son intention de mettre fin à ses jours sur un réseau social. Ayant lu le message, ses parents l’ont activement recherché. C’est le père qui a ainsi découvert son fils pendu à un arbre, dans le parc des loges, près de l’établissement scolaire du garçon.» 28 Et ceux qui ne sont pas relayés ???? Qui sera surpris d’apprendre que la France est classée 22e sur 25 pays de l’OCDE concernant le bien être à l’école29 Bien sûr que l’on s’en soucie. D’ailleurs, vient d’être signé un Pacte échec scolaire 2012. Les premiers signataires en sont Stephane Hessel, l’auteur du petit livret « Indignez-vous », Annie Ernaux, ancien professeur de Lettres, écrivain, Marcel Rufo, Boris Cyrulnik, Axel Khan, et bien d’autres personnalités. « Le bien-être et la sérénité des élèves sont indispensables aux exigences de la performance scolaire. 30»Un des trois points soulignés par le Pacte échec scolaire 2012 afin d’assurer cette sérénité était le suivant : « L’observation du climat scolaire dans les établissements constituerait également un levier pour améliorer le bien-être des enfants ». Il s’agit d’un conditionnel… L’idée est avancée…Wait and see… Les deux autres points : la question de la notation et de l’accompagnement individualisé rentrent dans un questionnement tout aussi polémique puisqu’elles sont reliées à la question de la transmission du savoir. Pour certains comme Pierre Gumbel, auteur d’un ouvrage intitulé On achève bien les écoliers,31 le constat est rude d’une quasi maltraitance des élèves au sein de l’institution directement rattachée à la non prise en compte de l’enfant en tant qu’individu respectable. « 71 % des élèves sont régulièrement « sujets à de l’irritabilité »; 63 % souffrent de nervosité. Un sur quatre a mal au ventre ou à la tête une fois par semaine; 40 % se plaignent d’insomnies fréquentes. Pourquoi la France est-elle le seul pays au monde à décourager ses enfants au nom de ce qu’ils ne sont pas, plutôt qu’à les encourager en vertu de ce qu ils sont ? » Attention danger ! Le glissement est facile sur la pente déjà bien savonnée de l’évacuation de l’effort que reprendront en chœur tous les partisans d’un retour au Savoir et à l’Autorité. On y reviendra plus loin. Que le stress gagne nos enfants est indéniable et les raisons en sont multiples. Et pas plus que celui des enseignants, le sort des enfants eux-mêmes victimes de cette violence invisible : le stress ambiant ou ce que le psychiatre J.M Horenstein appelle « traumatisme vicariant »32 ne semble émouvoir le monde déjà bien trop préoccupé par la crise mondiale qui nous percute de plus en plus vite. Tout semble reposer sur la fatalité et la fatalité c’est sans doute le pire des mépris. Donc si l’école souffre c’est à cause des incivilités des élèves, c’est à cause de la nullité des profs, ou peut-être bien à cause du savoir qui fout le camp…

Un dernier hommage à Lise, par la bouche de son père dont je rejoins le point de vue : « Il faut refonder, à tout prix, une nouvelle et authentique école de la république, celle où primaient les valeurs du civisme et du travail ; celle où le professeur était au centre de tout ; celle où l’enfant du peuple pouvait devenir fils de roi. »33

A quoi servent les maîtres, les jeunes n’ont plus envie d’apprendre…

apprendre malgré tout…

« Il n’y a pas de liberté possible sans instruction » Condorcet

Qui oserait douter qu’un enfant ait envie d’apprendre ? On peut légitimement le prétendre lorsqu’on est confronté à des hordes d’élèves déchaînés et qui ne pensent (après tout c’est l’apanage de l’enfance et de l’adolescence aussi) qu’à s’amuser. Pourtant, ils vont bien à l’école, et pas toujours parce que « c’est obligé, si on veut un métier plus tard », puisque désormais ils savent que c’est de moins en moins le cas… La jeunesse a envie d’apprendre et les professeurs ont désir de transmettre, tenons-nous-en à ça, et croyons-le encore fermement. Alors qu’est-ce qui fait que ça ne fonctionne pas ? De nombreuses études spécialisées (sociologie, psychologie, ergonomie) se confrontent au problème de la destruction de l’école depuis une quarantaine d’années en analysant les effets des différentes réformes et soit-disant bonnes volontés pour sauver l’école. De très bons livres quasi visionnaires comme celui de J.C Milner34 ont su décelé très tôt (dès 1984) ce qui s’annonçait. Les sites internet comme Sauver les lettres postent régulièrement des articles sur les dégâts des réformes. Celui d’Edith Wolf 35est édifiant et j’y renvoie le lecteur curieux. Les effets réels des réformes successives pointent du doigt la « dégradation qu’ont subie les conditions de travail des élèves ». On regrettera ici que ce site constitué essentiellement de titulaires de l’Education nationale n’ait pas pris la mesure de la souffrance de tous les enseignants, précaires compris. Mais leur vocation est de défendre avant tout le Savoir, ce qui est très noble et on les y encourage. Mais peut-être, font-ils partie de ceux qui considèrent que, au fond, si on en est là c’est à cause des « précaires » et non parce qu’on les a recrutés… On peut le comprendre. Recruter des enseignants qui n’en sont pas n’aide pas la valorisation du métier. Considérer (car tel est le propos du site) que le Savoir est dévalué ne va pas de pair avec un recrutement de personnels non formés ou insuffisamment « savants ». L’idée que ces « enseignants » ne se forment pas d’eux-mêmes est même difficilement soutenable mais peut également s’expliquer sinon s’excuser, pressurés comme ils le sont, c’est de notoriété commune qu’ils ne peuvent pas s’auto-former (ou quand ils veulent le faire, on voit où ça les conduit). On leur donnera donc raison -en partie seulement, car relever et exiger l’excellence pour l’enseignement ne dispense pas de considérer les individus comme respectables, auquel cas, cela revient à retomber dans le même mépris avec lequel on vous traite en hauts lieux. On sait tous que l’intérêt des diverses réformes n’a jamais été de revaloriser l’école mais de tenter de minimiser son coût et même de faire des économies sur son dos. Sous couvert d’égalité des chances, les orientations des différentes réformes depuis celle de R. Haby en 1975 ont toutes visé une réduction des ambitions de l’école. Ainsi, E. Wolf signale que la réforme Haby en 1975 qui s’inscrit dans le cadre du VIIe Plan36 prévoit déjà « que 43,6% des jeunes devront sortir de l’école au niveau VI et 34,1% au niveau V (niveau CAP,BEP)[…]. Et E. Wolf cite un passage de l’introduction du rapport final du VIIe Plan : « A côté d’un nombre limité de postes hautement qualifiés, l’industrie, et même le secteur tertiaire ont tendance, en effet, à proposer une proportion élevée, sinon accrue, de tâches répétitives et parcellaires, qu’une main-d’œuvre sans qualification peut tenir »37 Pour Edith Wolf c’est clair : « Pour s’adapter aux demandes de la sphère économique, l’école doit donc former moins : il s’agit d’organiser l’échec scolaire ». A partir de la loi Jospin, et la célèbre formule : « l’élève au centre du système éducatif », il faut comprendre : « repousser ver les marges la transmission des savoirs ». Dès lors, chaque réforme n’aura de cesse que de faire en sorte que l’école devienne non plus un lieu où l’on enseigne mais un « lieu de vie ». Et Edith Wolf reprend les propos de Sandrine Garcia : « une déscolarisation progressive de l’école tend à la transformer… Il s’agit « d’inciter les enseignants à l’indulgence en matière de notation et de proposer des outils d’évaluation tels que tous les élèves atteignent les objectifs ». De la réduction des horaires (en français, en maths, en histoire-géo, et langues au profit des dispositifs divers évoqués plus haut) à l’appauvrissement des contenus, on l’a vu plus haut, les différentes réformes ont peu à peu vidé l’école de sa raison d’être. L’ambition de plus en plus affichée, mais hypocrite de mener tous les enfants à la réussite jusqu’au bac s’effondre mais on continue d’année en année de la brandir comme un flambeau pour aveugler les masses alors que dans le même temps tout est fait pour que nos enfants n’y parviennent pas. Et ceux-ci conscients de leurs difficultés croissantes et de la médiocrité de l’école dans laquelle on les oblige à évoluer n’en deviennent que plus violents. Dans un déni incroyable, par le fait même de l’acceptation des diminutions d’horaires aux élèves et l’allègement des contenus des programmes, la réforme Lang visait « une meilleure communication entre les élèves » avec pourtant « une priorité absolue donnée à la maîtrise de la langue nationale » et a fait exactement le contraire de ce qu’elle annonçait. Comment imaginer en effet que l’on améliore la qualité en diminuant la quantité des enseignements ? La réduction non annoncée officiellement mais effective par la mise en place des fameux « Itinéraires de découverte » (IDD) qui, en théorie visait un caractère interdisciplinaire sous prétexte que les élèves « perçoivent les contenus disciplinaires comme trop artificiels, trop abstraits (…)Les IDD répondent à quelques principes simples : 1/ permettre une approche interdisciplinaire qui évite la mosaïque des savoirs, l’éparpillement des discours et la concurrence des méthodes propres aux différentes disciplines » en prévoyant d’ôter au cycle central par exemple (5e et 4e ) 3heures en moyenne par semaine prises sur les horaires de maths, français, hist-géo, ou langues. .. Grâce à ce genre de dispositif qui a permis de réduire encore les heures d’enseignement de base, on est passé petit à petit, de l’ère de l’instruction par la transmission des connaissances à celle de la communication. « Des « parcours diversifiés » de François Bayrou aux « itinéraires de découverte «  de Jack Lang en passant par les « travaux personnels encadrés » des lycées, un nombre impressionnant de dispositifs à caractère interdisciplinaires se sont succédés ». 38Il s’est agi au fil des ans et des réformes des pédagogistes bien intentionnés de permettre aux élèves de découvrir le savoir par eux-mêmes et de communiquer sur ce seul mode de leurs propres connaissances, anéantissant par là même tout ce qui constituait leur patrimoine culturel. Natacha Polony a traité de cette question dans son ouvrage Nos enfants gâchés : « Car, dit-elle, cette différence entre transmission et communication est au cœur du problème. Elle permet de comprendre pourquoi la société moderne est incapable de pérenniser l’héritage issu de plusieurs millénaires »39Elle conclue son chapitre par ses mots éclairants : « Un professeur de philosophie exprimait ainsi le désastre : « les jeunes débattent, ils communiquent, mais sur du vent. On leur a donné la parole, sans leur donner les mots ». « Condorcet, dit A Massot dans son article40, avait une peur bleue d’un monopole quelconque sur les enseignants, soit de l’Etat, d’un parti, d’une corporation professionnelle. Les enseignants doivent être autonomes. » Or, au prétexte que l’école n’obtenait pas les résultats attendus, d’année en année, de nouvelles réformes s’imposaient. Toutes sous couvert d’égalité des chances. Comme le dit Edith Wolf « on peut légitimement s’interroger sur les finalités réelles de cette réforme [Haby] qui tout en se réclamant du dogme de l’égalité des chances a dégradé les conditions des élèves et des enseignants et permis la réduction des dépenses d’éducation. On peut tout aussi légitimement se poser la question en voyant resurgir dans la réforme Lang nombre de thèmes et de mesures présents dans celle de Haby (bivalence des enseignants, allègements des programmes, diversité des parcours) ». A ce jour, alors que les heures d’enseignements et leur qualité s’amenuisent, le ministre Châtel est fier d’annoncer un « enseignement de plus en plus individualisé » en instaurant des heures de soutien personnalisé au lycée qui d’ailleurs n’ont rien de « personnalisé » puisqu’il se fait en groupe ! et « deux heures consacrées à l’aide personnalisée aux élèves en difficulté en primaire »41 A quoi servent donc ces heures de soutien ? A laisser croire que l’on s’occupe en hauts lieux de l’instruction des enfants, qu’on les aide à dépasser leur échec scolaire. Quelle hyprocrisie ! Alors que parallèlement et par souci d’économie tout est mis en place pour réduire les enseignements dans leur qualité et dans les heures dont les élèves ont besoin du primaire à la fin du secondaire. « C’est bien au nom de l’égalité que l’on prétend réduire le niveau des études et orienter l’école vers des fins spécifiquement éducatives et concrètes »42 Le père fondateur des systèmes scolaires modernes, Condorcet craignait plus que tout l’intrusion dans l’école du clergé qu’il soit religieux ou politique. Et s’il considérait comme souhaitable une tolérance la plus large en matière de religion, considérant qu’elle était de l’ordre de l’éducation et revenait aux familles et à l’Eglise, il séparait l’éducation et l’instruction, l’une ayant besoin de l’autre pour exister mais pas sur les lieux de l’école. « L’instruction repose sur la raison tandis que l’éducation relève du domaine des valeurs morales, politiques et religieuses. […]L’instruction sans éducation est dangereuse pour la vie de l’homme en société, mais l’éducation sans instruction est encore plus dangereuse, car elle laisse les êtres humains dans une relation de dépendance. […]L’éducation relève davantage de la sphère privée des familles, des communautés, des églises. Lorsque la prétention à éduquer prend le dessus sur le devoir d’instruire, l’école tend à se substituer à la famille, aux communautés et aux institutions privées43. Or, comme le rappelle Jean-Claude Micéa, « sous la double invocation d’une « démocratisation de l’enseignement » (ici mensonge absolu : même Antoine Prost a fini par reconnaître que « les réformes voulant assurer l’égalité des chances ont eu le résultat contraire »44 et de « nécessaire adaptation au monde moderne » (ici semi-vérité), ce qui se met effectivement en place à travers toutes ces réformes également mauvaises, c’est l’Ecole du capitalisme total »

Le nouveau clergé a remplacé l’ancien, celui de la religion, le nouveau clergé c’est celui des pédagogues de tout bord qui ont transformé l’école, à renfort de réformes, en un lieu où l’on éduque au lieu d’instruire. Et dès lors que l’école vise à éduquer, elle perd son objectif qui est d’abord d’instruire. On le voit bien, tous ceux qui sont soucieux d’un retour à l’enseignement des connaissances et refusent cette apologie de la communication, tous ceux qui souhaitent la fin de cette mascarade qui tendrait à maintenir l’élève au centre du système au lieu de retrouver les valeurs de la transmission le font dans une intention noble : permettre à chacun d’acquérir une vraie culture et non une culture de supermarché. Pourtant ils sont taxés de « passéiste » ou de « réactionnaire ». Et la querelle grandit. Entre ceux qui veulent instruire et ceux qui veulent éduquer. Ca semble presque impossible de repenser une école basée sur de vraies connaissances de base pour tous dans un environnement apaisé et où l’on prendrait le temps d’apprendre. « L’appel aux valeurs de l’égalité des chances, de la qualification accrue de tous, de l’épanouissement personnel des enfants relève au mieux de l’incantation, au pire de la mystification. Les besoins des patronats, aujourd’hui comme hier, sont relayés par le gouvernement et modèlent les orientations de l’école. »45

1 née du rapport sur les contenus d’enseignement de Bourdieu et Cros

2 ACADI : Association des cadres dirigeants pour le progrès social et économique. Etude sur la place de la personne dans l’entreprise, 1988

3 Cité dans Zéro mépris au chapitre « le zéro mépris et l’éducation », Herve Sérieyx, Editions Dunod, 1999

4 Marianne, du 13 au 19 fév 2010, dossier Spécial « Les profs racontent leur calvaire »

5 idem

6 Site Le Figaro, 21/10/2011, Un professeur sur six en burn-out

7 La qualité de vie au travail des enseignants, Etat des lieux, Analyse, propositions, J.Mario Horenstein, Editions MGEN, avril 2006

8 Fait violent ramené aux agressions

9 Ibid.

10 Maurice T. Maschino, « L’école de la lâcheté, Editions Jean-Claude Gawsewitch, 2007

11 Cf également sur ce sujet, l’ouvrage de Véronique Bouzou, Ces profs qu’on assassine, éditions Jean-Claude Gawsewitch, 2009

12 P. 141

13 Les raisons de la colère, V. de Gaulejac, Editions du Seuil, 2011

14 En tant que titulaire ou de non-titulaire ? aujourd’hui quelle différence ça ferait ?

15 sur le site du Parti de Gauche, reproduisant les propos du Midi Libre du 18 octobre 2011

16 Ancien ministre de la Fonction Publique sous Sarkozy, ancien député-maire UMP, actuellement Médiateur de la République, auteur de « Reprenons-nous », Editions du Seuil, janv 2012

17 Reprenons-nous, JP Delevoye, Editions du Seuil, p.80, Mr Delevoye a le courage de cette phrase dans un ouvrage plus globalement consacré à l’état de souffrance de la France

18 Lise Bonnafous, professeur de mathématiques dans un collège de Béziers s’est immolée par le feu, un jour d’octobre 2011…

19 Publiée sur le site du Parti de Gauche

20 J.P Delevoye, op.cit supra, p.25

21 Rapport 2010 Baromètre Trajectoires/AFEV , baromètre annuel du rapport à l’école des enfants, enquête réalisée auprès de 760 enfants, primaire et collège, suivis par un étudiant de l’AFEV, l’enquête 2011 a été réalisée sur un échantillon de 751 élèves et confirme celle de l’année précédente

22 Ibid.

23 Echec scolaire : une enquête révèle la souffrance des élèves des quartiers populaires, pour Le Monde.fr | 22.09.10

24 Baromètre Trajectoire/AFEV, cf infra

25 Une enquête sur le suicide des jeunes, L’EXPRESS.fr, publié le 28/01/2011 à 12:01

27 mardi 03.01.2012, 15:27 – La Voix du Nord

28 Lefigaro.fr le 05/01/2012

29 source : OCDE, « Assurer le bien-être des enfants », 2009) cité dans le pacte échec scolaire 2012

30 PACTE ECHEC SCOLAIRE 2012

31 Pierre Gumbel, On achève bien les écoliers, Edition Grasset, 2010)

32 « L’apparition de traumatismes psychologiques sans relation avec un traumatisme direct, mais consécutif aux contacts avec une personne traumatisée (témoin auditif, indirect, par modèle, etc). C’est l’expérience de la rencontre avec l’autre qui constitue en elle-même l’événement traumatique. Plus la fréquence de tels contacts est grande, plus il y a de risques, par effet cumulatif. » La qualité de vie au travail des enseignants, J.Mario Horenstein, ed MGEN

33 Le Figaro, 21/10/2011, mail initialement adressé à Midi Libre

34 De l’école, J.C Milner, Editions du Seuil,1984

35 Les vrais enjeux des réformes, Edith Wolf, site Sauver les lettres, http://sauv.net

36 La planification est apparue après la guerre comme un outil nécessaire à la reconstruction du pays, jusqu’en 1982 VIIIe plan inclus, elle avait un rôle normatif et constituait une priorité politique. Ces réformes étaient le résultat des impératifs économiques et sociaux définis par le Plan

37 C’est moi qui souligne

38 E. Wolf, Les vrais enjeux des réformes, site sauv.net

39 Nos enfants gâchés, N. Polony, JC Lattès, 2005

40 A. Massot, Condorcet, fondateur des systèmes scolaires modernes, 2002

41 Cf article “Quand les idées de Châtel butent sur le réel » Marianne

42 Catherine Kintzler, préface à Condorcet, E.I.P, vol 2, 1989, citée par A. Massot, cf infra

43 A. Massot, Condorcet,

44 A. Prost, L’enseignement s’est-il démocratisé ? 1992

45 E. Wolf, Les vrais enjeux des réformes, site sauv. net

[…]

Reconnaissance vs. Mépris

« Et si j’aime mieux faire semblant d’enseigner que dénoncer la comédie à laquelle on prétend m’obliger, tout se passe comme si je portais l’entière responsabilité de cette désertion »

M.T. Maschino

Ces empêchements dans la transmission de leur savoir, les enseignants en souffrent et ils les vivent comme une forme de mépris de leur vocation. Or, toujours selon Axel Honneth, une société qui fonctionne bien est « une société dans laquelle chacun devrait pouvoir devenir ce qu’il souhaite être sans avoir à en passer par l’expérience douloureuse du mépris ou du déni de reconnaissance.1 » Il y a plus qu’un manque de reconnaissance dans ces empêchements, il y a une réelle volonté de rendre invisible leurs qualités, et de fait, de les nier. Il n’y a pas de recettes miracles, mais cette reconnaissance que cherchent ces enseignants, ils sont malheureusement souvent contraints de la trouver dans les yeux de leurs élèves. Ils conservent, par devers soi, une proximité d’âme surtout envers les plus démunis. Mais cette proximité a ses revers. Ils se ressemblent, les élèves ne le savent pas, ils le sentent. L’« invisibilité sociale »2 qui correspond selon Axel Honneth à une autre modalité du mépris est rendue autant par l’absence de prise en compte des compétences des individus que par l’absence de considération et de regard que pose sur eux l’administration qui les emploie. Cette absence de considération physique rend les sujets « transparents », et c’est en leur refusant cette possibilité de décentrement de soi vers l’autre qui est le propre de la reconnaissance qu’on les soumet au mépris. Alors, quand un enseignant est empêché dans sa fonction ou contraint (à appliquer des dispositifs absurdes), quand il ne peut plus, par manque de temps, par fatigue physique ou lassitude psychologique, il finit par « faire semblant d’enseigner » car il faut bien qu’il vive, lui ! A son tour, il pourrait bien devenir « méprisant ». Le regard qu’il pose sur l’autre même sans réelle conscience, se fait de plus en plus lointain et désintéressé, voire inexistant. Et quand l’usure gagne, fatalement, ne découlent plus que deux conséquences : il tombe malade car il ne supporte pas qu’on méprise le Savoir, Son savoir et Sa dignité ; ou bien, plus sage, il capitule et quitte le navire, et on a vu aussi combien de démissionnaires compte de plus en plus l’école. Ceux-là qui quittent le navire n’en ont alors pas fini avec la culpabilité car en « capitaine » de leurs classes ils savent que c’est leur vie qu’ils sauvent au mépris (encore) de l’équipage restant à bord et de ceux dont ils avaient la responsabilité. Hélas, ne nous y trompons pas, le « faire semblant d’enseigner » est bien plus lâche et rejoint la négation et le mépris qui déjà éclaboussent la connaissance et le savoir et dont les premiers touchés par rebond sont : les élèves. « Christophe Dejours rappelle que capituler, désinvestir, c’est admettre aussi que toute l’implication subjective investie dans le travail n’a servi à rien. […]Il faut reconnaître qu’on s’est trompé soi-même en croyant à l’entreprise. On s’est trompé en croyant qu’au bout de l’effort et du succès il y aurait l’émancipation. Pour surmonter une telle crise, il faut revoir toute sa vie, réviser tous ses jugements, remanier son rapport à soi, aux autres et à la société. »3

Avouerai-je avoir rêvé une démission collective de TOUS les enseignants ? Il est grand temps d’inverser la vapeur et de se réveiller de ce lourd cauchemar.

[…]

La réduction des heures d’enseignement est la conséquence la plus délétère pour l’école et le collège, combinée à l’absence de formation et à la surcharge des classes, on se demande comment tout cela tient encore debout. Pourtant la seule mesure de réduction de la taille des classes prise isolément ne pourrait suffire à améliorer les résultats scolaires et serait trop coûteuse à l’Etat. Car si l’analyse des politiques d’éducation de l’OCDE 2002 montre, qu’ « il y aurait peut-être même lieu de considérer l’accroissement de la taille moyenne des classes comme un moyen de relever les rémunérations des enseignants et par là même de rendre cette profession plus attrayante pour les candidats « de meilleure qualité »…, «  une politique visant à améliorer les résultats en réduisant la taille des classes peut se solder par un échec si elle se traduit par le recrutement d’enseignants de moins bonne qualité. »[…] On est d’accord sur ce point, il faut des enseignants de qualité mais aussi des classes moins chargées car « la taille des classes peut également influer sur les conditions de travail des enseignants : lorsque les maîtres sont chargés de classes à effectifs plus importants, leur mécontentement risque de s’accroître et ils peuvent être enclins à quitter la profession, d’où une aggravation de la situation de l’offre. »6

Hélas, ce qui est plus fréquemment appliqué c’est ce que révèle ce document que l’OCDE présentait comme une simple étude et non comme une feuille de route et qui soulignait sans complaisance que pour réduire les dépenses publiques liées à l’éducation sans soulever trop de contestations, on pouvait « réduire, par exemple, les crédits de fonctionnement aux écoles et aux universités mais il serait dangereux de restreindre le nombre d’élèves ou d’étudiants. Les familles réagiront violemment à un refus d’inscription de leurs enfants, mais non à une baisse graduelle de la qualité de l’enseignement et l’école peut progressivement et ponctuellement obtenir une contribution des familles ou supprimer telle activité. Cela se fait au coup par coup, dans une école mais non dans l’établissement voisin de telle sorte que l’on évite un mécontentement général de la population.7 »

Ce même document de l’OCDE8 cité précédemment soulignant cette lapalissade selon laquelle « divers facteurs liés à la qualité des enseignants et à la qualité des enseignements ont une incidence sur les résultats des élèves » montre combien la qualité des maîtres revêt d’importance pour l’apprentissage des élèves. Reste à définir où se situerait la qualité de ces enseignants. En clair, qu’est-ce qu’un bon prof ?

Continuer à demander aux enseignants de revoir leurs « méthodes » sans tenir compte d’autres facteurs de malaise n’est pas judicieux car incomplet et peu fructueux tant qu’il n’y aura pas de meilleures conditions de travail. C’est pourquoi les politiques de droite comme de gauche semblent encore très éloignés de la réalité du terrain quand ils préconisent de maintenir davantage les enseignants dans l’établissement, leur adjoignant de considérer que leur métier a évolué et qu’ils doivent se plier à cette exigence d’être davantage des éducateurs, de pallier aux problèmes de retard scolaire tout comme à ceux de l’orientation, voire à remplir des tâches administratives qui n’ont pu être effectuées par un personnel absent ou débordé, et pourquoi pas qu’ils pallient aussi aux soins dédiés normalement à l’infirmière ou au médecin scolaire dont certains établissements n’ont jamais vu l’existence. Mais si à l’avenir, le métier d’enseignant devait se définir par des missions à la fois d’instruction, d’éducation, de soins et d’orientation, autant en informer rapidement les futurs postulants, cela évitera bien des malentendus. Il est permis de douter que ce métier-là soit réellement au profit de l’instruction nécessaire à tout peuple émancipé et libre.

CONCLUSION

Que font les penseurs de métier au milieu de ces ébranlements ? Ils gardent encore leur silence. Ils n’avertissent pas. Ils ne dénoncent pas. Ils ne sont pas transformés. Ils ne sont pas retournés. L’écart entre leur pensée et l’univers en proie aux catastrophes grandit chaque semaine, chaque jour, et ils ne sont pas alertés. Et ils n’alertent pas. L’écart entre leurs promesses et la situation des hommes est plus scandaleux qu’il ne fut jamais. Et ils ne bougent point. Ils restent du même côté de la barricade. Ils tiennent les mêmes assemblées, publient les mêmes livres. Tous ceux qui avaient la simplicité d’attendre leurs paroles commencent à se révolter, ou à rire. Paul Nizan, Les Chiens de garde, réédité par Agone, Marseille, 1998.

L’autorité n’est pas une violence. L’autorité n’est pas un gros mot. Il ne s’agit pas de revenir aux brimades et punitions qu’ont connues nos ancêtres. Et rappelons si besoin, les principes d’un des pères de l’instruction : «  Avant tout, il faudrait ruiner dans l’esprit de nos maîtres une certaine idée de la discipline, idée fausse qui les égare: c’est l’assimilation à quelque degré de la discipline scolaire à la discipline militaire […]. Les prescriptions des règlements scolaires, l’uniformité d’exercices et de mouvements, la loi du silence et de l’immobilité et toutes les autres obligations que nous imposons dans nos écoles, ne viennent pas de la nature des choses ou des principes de la pédagogie, ce ne sont pas des devoirs moraux à proprement parler, mais seulement des nécessités résultant du fait matériel de la réunion d’un grand nombre d’enfants dans un même local, sous un même maître qui doit suffire à tout et à tous. Ce sont autant de gênes et de limites à la liberté, à la spontanéité, à la gaieté de l’enfance, qu’il nous est impossible d’éviter, mais qu’il serait absurde d’ériger en axiomes ou de prendre sérieusement comme points essentiels de discipline. Ils ne constituent pas la discipline, ils en font plutôt l’embarras et la complication. »9 L’autorité du maître consiste dans la notion de respect des connaissances et du savoir du professeur, ce savoir graduellement dévalué au fil des réformes successives visant à mettre l’enfant au centre du système. Et, sans souhaiter un retour au passé, il convient de ne pas oublier quel a été l’héritage de ce passé. Citons pour illustrer ce propos, Hannah Arendt : « la crise de l’autorité dans l’éducation est étroitement liée à la crise de la tradition, c’est-à-dire à la crise de notre attitude envers tout ce qui touche au passé.» Cette reconnaissance, cette acceptation d’une transmission des savoirs va de pair avec la considération de l’individu respectable qu’est le professeur, par le biais de la considération tant morale que financière qu’il mérite.

Cessons d’être dupe et sachons le reconnaître : le manque de résultats de l’école n’est pas le fait du fonctionnariat des professeurs mais le résultat au contraire d’une politique de sabordage de l’intérieur au mépris de l’opinion publique elle-même.

L’école par le fait du libéralisme économique a été réduite à sa marchandisation et est désormais considérée comme improductive malgré toutes les tentatives d’économie de bouts de chandelle et de poudre aux yeux dont le sacrifice humain est difficilement chiffrable puisqu’il touche au-delà des professeurs eux-mêmes, les enfants qui lui sont confiés. « Il est inutile d’entreprendre de vastes études sociologiques pour comprendre que les élèves ont peu de chances de savoir ce que l’on ne leur a pas enseigné »10, mais il ne faut pas non plus les prendre pour des dupes, lorsque tout est fait pour embrouiller la pensée voire l’annihiler, « comment un élève qui ne comprend rien depuis cinq ans peut[-il] avoir d’autres solutions que l’ennui ou l’indiscipline ? »

Les enfants sont très réceptifs émotionnellement. Le mépris qui touche notre société toute entière les atteint de plein fouet. Ce mépris se transforme en violence quand l’enfant n’a plus de structure stable pour l’accueillir. Le mal-être de leurs professeurs, leur épuisement perceptible et qui conduit nombre d’entre eux à la dépression, au burn-out, au suicide ou à la démission, est une souffrance dont ils sont le réceptacle à un âge où ils se construisent et alors que pour se faire, et pour se former, ils ont le plus besoin de sérénité. Comme le rappelait Dominique Glasman, dans une de ses conférences sur le décrochage des lycéens : « l’école est devenue une instance hégémonique de socialisation de l’enfance et de l’adolescence et c’est de plus en plus l’école, de fait, qui dit à chacun, à chacune qui il est[…] l’école est fortement pourvoyeuse d’identité sociale. 11» Un élève qui ne croit plus en l’école ne peut trouver son identité, il devient un « rien » à l’identique de ces professeurs et comme eux, il erre et ne sait pas ce qu’il y fait.  Le déni de reconnaissance touche les enseignants comme les élèves, ce « déni de reconnaissance, ou ce qui est vécu comme tel, se traduit pour bien des jeunes dans le sentiment qu’ils sont méprisés, c’est-à-dire finalement reconnus sous l’angle du seul stigmate, et ils retournent le mépris.[…]Une identité meurtrie, dévalorisée, sans issue, alimente une sorte de révolte anthropologique, une quête douloureuse de reconnaissance, de dignité12… » Le mépris dont souffrent les enseignants rejaillit sur nos enfants. Dire qu’il faut revaloriser le métier d’enseignant ne suffit pas, il faut désormais acter. Il convient que nous réfléchissions « au rôle que l’éducation joue dans toute civilisation, c’est-à-dire à l’obligation que l’existence des enfants entraîne pour toute société humaine. » (Hannah Arendt)

Et puisque l’école est désormais une entreprise, on peut s’approcher sans vergogne (au point où on en est !) des ouvrages concernant le management des entreprises et essayer de voir quelles méthodes sont préconisées pour améliorer le rendement d’une telle entreprise. La question du mépris dans la société ayant été abordée depuis quelques années par les sociologues du travail, on pourra s’amuser à appliquer les préceptes de Kerven à l’institution la plus respectable de l’Etat. En effet, c’est dans son livre Zéro mépris, qu’Hervé Sérieyx, pariant sur ce défi du zéro mépris dans l’entreprise comme investissement pour demain, énumère ce qu’il appelle les « premiers versets » de L’Evangile selon saint-Mac de G.Y Kerven : « ce que tout chef d’entreprise doit savoir :

– il faut un bon patron … (on peut douter que l’Education Nationale en soit un )

– il faut s’occuper des clients (les élèves ne le sont-ils pas devenus ?)

– il faut s’occuper du personnel (les professeurs donc)

– il faut veiller à la qualité (des enseignements en tant que produits à vendre)

– il faut simplifier au maximum (pour un enseignement de qualité)

– il faut faire ce que l’on sait faire (en effet, c’est mieux)

– il faut décentraliser (ah ? Peut-être…)

– il faut de petits groupes motivés pour innover… (il en faut toujours et partout)

Voici les huit merveilles de l’excellence dont tout le monde parle aujourd’hui comme d’une découverte historique dans les annales du management. On peut se féliciter que ces vérités premières soient mises à l’honneur… Mais faut-il payer 12000 dollars pour chaque conférence consacrée à l’énoncé de ces sains principes ? »13

En effet huit merveilles dont on serait avisé d’appliquer les préceptes puisqu’il n’est pas dit qu’on sorte de cette logique libérale avant longtemps.

1 Axel Honneth, propos recueilli par Alexandra Laignel-Lavastine article paru dans PHILOSOPHIE MAG N°5, le 01 Décembre 2006

2 Axel Honneth, « Invisibilité : sur l’épistémologie de la reconnaissance » in La société du mépris, Editions La Découverte, 2006,2008

3 Christophe Dejours, « Nouvelles formes de servitude et de suicide », dossier « Nouvelles formes de servitude et psychopathologie », Travailler n°13, 2005 cité par Marie Pezé in Ils ne mourraient pas tous mais tous étaient frappés, Editions Person, 2008

4 La méthode syllabique Boscher aujourd’hui bannie des établissements scolaires ne s’est jamais aussi bien vendue auprès des particuliers

5 JP Obin

6 Analyse des politiques d’éducation OCDE 2002, chapitre 3, Le corps enseignant : problèmes et enjeux pour les pouvoirs publics

7 Cahier de politique économique n°13, 1996, OCDE, « La faisabilité politique de l’ajustement », Christian Morrisson

8 Ibid.

9 Ferdinand Buisson, Dictionnaire de pédagogie et d’instruction primaire, 1880, in article « Discipline »

10 Michel Delord, professeur certifié de mathématiques, 1920 – 1995 – 2002 De l’enseignement à la remédiation , Contribution pour la conférence de presse de Lire-Ecrire du 5 fevrier 2003, sur son site très instructif : http://michel.delord.free.fr

11 Dominique Glasman, vidéo conférence sur le site de l’académie de créteil : http://stream.ac-creteil.fr/play2.php?vid=1156

12 David Le Breton, « Sociabilité masculine des quartiers de grands ensembles : mépris et lutte pour la reconnaissance » in Le mépris, Actes Sud, 2008

13 « Evangile selon saint-Mac », Gérer et comprendre, n°2, mars 1986, Annales des Mines, par G.Y Kervern, PDG d’Alluminium Pechiney, nouveau président de l’ACADI

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"J'ai mis tous mes efforts à former ma vie -voilà mon métier et mon ouvrage" Montaigne

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